Le père Maleau qui avait tout vu derrière ses carreaux fit comme si de rien était. « Libre-penseur » pour lui ça devait vouloir dire "entre deux claques pense ce que tu veux, mais ferme ta gueule". Libre-penseur de mes deux, se disait Jésus. Mais on l’est tous ici. Tous sur cette putain de planète de merde. Penser. Pas besoin de faire un club de costards en velours côtelé pour ça, et s’en vanter à tors et à travers. Jésus pensait au jour où Maleau avait trouvé dans ses cahiers le dessin d’un mec brandissant un drapeau noir, avec une légende « anarchie vaincra ». Il l’avait fait revenir pendant la récrée pour lui prendre la tête comme quoi l’anarchie c’était pas ce qu’il croyait. Que l’anarchie c’était pas une histoire de petits branleurs dans son genre qui ne pensent qu’à foutre la merde. Que c’était un truc sérieux et que Jésus était bien trop con pour comprendre.
Alors son anarchie d’aujourd’hui ça devait être « regarde l’injustice et surtout ne fais rien ».
Alors en cours d’histoire, comme pour ponctuer la pensée de Jésus, le nain se refit une allusion onaniste sur ses putains de libres-penseurs.
Libres-penseurs.
Libres-penseurs.
Putain ces deux mots commençaient à lui prendre le choux. Aujourd’hui plus rien ne serait pire, alors pourquoi ne pas se lever, là…
Une fois debout le câble péta. Il était là pointant son majeur au bout d’un bras d’honneur,
- Mais kestucrois qu’on en a à foutre ? T’as vu à qui tu parles ? La liberté ? Mais t’as vu où on est là ?! Et ton anarchie de merde, elle est ou dans ce trou ?! Je te chie dessus ! Je te la nique ta mère ! Il hurlait sur la pointe des pieds se tenant les couilles.
Le père Maleau fit feu de la première craie venue, qui creusa un joli sillon à travers les élèves, pour finir par louper sa cible, maintenant rigolarde. Maleau bondit pour galoper en rase-mottes comme toujours, pour chopper Jésus mort de rire, par le col. Il essayait de frapper Jésus qui faisait une tête de plus que lui, de ses petits bras, de ses petites mains potelées. Furieux de son impuissance, il se mit à mettre des coups de pieds avec ses petites jambes ridicules. A côté du père Ramon, tout ça c’etait du Walt Disney. Jésus ne pouvait plus se retenir. Il éclatait de rire en regardant le père Maleau comme si c’était un mec qui venait de lui faire une bonne blague.
Alors la classe entière explosait d’un coup, d’un rire franc de tous les élèves.
Maleau était là, calmé, regardant la classe entière, hébété. Quand revint un silence ponctué de quelques pouffements épars, le père Maleau se ressaisit. Il réajusta ses lunettes et sa cravate, tirait sur sa veste et regagnait son bureau en regardant par terre. Il avait l’air triste. Il s’asseyait devant tous, et regardait ses mains. Ça a duré de longues minutes pendant lesquelles Jésus jubilait de bonheur. Vas-y pense librement connard, ici c’est pas la responsabilité de chacun, ici on apprend à détruire les faibles, vois finalement, je ne suis pas si cancre. Rassemble les miettes de ton anarchie d’opérette, regarde-toi, tu es si triste de la perte de ton petit pouvoir. Comment ta libre pensée va-t-elle s’accommoder de tout ça ? Va-t-elle ignorer l’effritement de ton anarchie durant ta course jusqu’à moi, car tu m’aurais cassé en deux si tu avais pu. Bouffe ducon, je suis déjà bien plus méchant que tu ne le seras jamais. Et pour toujours ta libre-pensée butera sur la mienne.
Le père Maleau finit par lever la truffe, pour s’adresser doucement à un fayot du premier rang,
- Va chercher Monsieur Ramon, lui dit-il
Et voilà. Jésus triomphait. L’anarchie du père Maleau n’était pas née qu’elle avait déjà ses cerbères qui, pour sûr, se feraient une joie d’inscrire à même la peau les préceptes de la Libre Pensée.
Alors Ramon est arrivé, abaissant la température d’au moins dix degrés. Maleau se mit à vociférer en montrant Jésus du doigt comme quoi il empêchait la classe entière de travailler, qu’il l’avait insulté lui et sa mère, et en plus, quand on le frappe il rigole ! Mais rendez-vous compte ! Il galopait au fond de la salle pour chopper Jésus par-derrière le col.
- Emmenez-moi ça chez le directeur et après gardez-le pour la journée, moi je ne veux plus le voir !
Jésus se prit une baffe et un pied au cul tous les deux mètres dans le long couloir des classes en enfilade qui menait chez le dirlo .Ramon lui promettait mille délicatesses, le traitant de petit anarchiste. C’est des obsédés, se dit Jésus. Faut savoir, je suis un anarchiste parce-que je fous le bordel, ou je suis trop bordelique pour en être un. Qu’ils se mettent d’accord. L’anarchie du Maleau l’avait jeté entre les mains de l’oppresseur, qui l’amenait tout droit chez le roi. L’anarchie était un mot comme le vent sur toutes les lèvres, ondulant d’un sens l’autre, changeant de couleur et de chaleur. Allons voir l’anarchie du Roi, se dit Jésus.
Le roi Karbezan était un basque à poil dur, qu’il avait taillé dru sur la tête au sécateur. Son bureau dégueulait d’étagères remplies de coupe de rugby rutilantes et il avait le physique qui allait avec, genre s’il t’attrape la tête il peut pas s’empêcher de faire un drop. La porte s’ouvrit mais sur une surprise.
La Portugaise de Jésus. Elle était là avec sa mère, en instance de se faire virer pour l’histoire de l’infirmerie. C’est le 74, dit Ramon qui n’eut pas le temps de finir sa phrase.
- Ha, le fameux Jésus, dit Karbezan. Pas même besoin d’aller le chercher qu’il est déjà là..
- C’est lui ? demandait la mère à sa fille qui s’enfonçait dans sa tête de coupable. Pas mal, ajoutait-elle en regardant Jésus de haut en bas avec une tête de grosse bouffeuse de pines, je te comprends.
- Envoyez-moi ça au C2 toute la semaine, pas de sortie de week-end, pas de récréations, pas de télé le soir et le double de devoir à faire que les autres.
Finalement Jésus s’en sortait à bon compte. Dans cette histoire d’infirmerie on avait oublié le père Maleau et sa crise de nerfs.
Il repartit comme il était venu, clopin-clopant sous les coups du Ramon. Là le vieux l’emmena dans son cagibi pour la journée, où Jésus pût constater qu’à part terroriser les élèves, le Ramon ne foutait absolument rien.
Jésus regardait le mur
Celui-là était d’un ocre foncé. Décidément il n’était qu’un morpion dans un grand slip déguelasse, jaune devant, marron derrière. Il restait jusqu’à ce qu’enfin la sonnerie du déjeuner le sortit de sa torpeur engourdie.
- Dégage, lui dit Ramon.
Et il partit, marchant comme un coureur cycliste qui vient à peine de descendre de son vélo après une épreuve de montagne.
- Après manger tu reviens me voir, lui dit Ramon dans son dos
Dans le réfectoire, enfin il put s’asseoir. Il n’était pas midi que déjà il avait mal à tous les muscles, alors ce soir ce sera pire, alors ce soir ce sera pire. Il levait mécaniquement le coude pour manger, pour boire. Il n’était plus là. Il n’entendait rien. Plus rien. Ni le bruit des assiettes, le grondement des conversations, les engueulades pour un crouton de pain, ni les voix de ses camarades qui rigolaient grassement sur sa façon de pleurer devant la cour entière.
Il s’enfilait son repas par instinct, les yeux vagues, sachant que la journée n’était pas finie. Il lui faudra des forces. Il faudra encore calmer l’implosion grandissante, la sourde colère parcourant son corps. Accepter une fois de plus de ne pas exister. Juste prendre les coups de ces enculés tout autour. Sans jamais pouvoir les rendre. Ne même pas tenter de le faire. Fermer sa bouche même si on mange pas. Etre le numero 74. Apprendre au moins ça, peu importent les résultats scolaires. Tu es ici pour apprendre que tu es petit, vulnérable et fragile, que le plus fort, a la raison pour lui. Apprendre à te plier pour plus tard faire plier les autres. Apprendre force et oppression, les ériger d’entrée comme seul mode sociétaire. Il y avait deux camps. Celui de l’homme à quatre pattes et celui de l’homme assis sur son dos. La seule difference entre jésus et un chien était que Jésus haïssait ses maîtres, que chaque coup reçu et emmagasiné ne faisait que gonfler son envie de mordre.
Il ne mangeait plus et regardait devant lui. Le bruit tout autour resonnait dans sa tête comme dans un film où on voudrait montrer qu’il s’y passe quelque chose. Tout ça n’est pas réel. Tout ça n’éxiste pas. Je n’ai qu’à regarder comme au cinéma, pour comprendre. Je n’ai qu’à me projeter tout autour le film de cette vie, pour pleurer peu-être, compatir sûrement avec le premier rôle, mais ne jamais véritablement ressentir sa douleur. Je pourrai tout voir en plan large ou à loisir cadrer serré sur des détails, décider moi-même de l’importance de chaque chose, chaque personnage et en cerner la psychologie. Immanquablement le heros va s’évader. Il suffit d’attendre le générique de fin, parce qu’inévitablement viendra l’instant de rallumer la salle. Et d’en sortir. Jésus n’avait fait de mal à personne, et en toute logique hollywoodienne tout ça se devait de finir sur un happy-end.
Il aurait dû penser à faire un zoom sur Ramon, debout à quelques tables de lui, qui prenait son regard fixe pour un défi. Il rejoint Jésus dans un sillage de silence qui tranchait net le brouhaha.
-Baisse les yeux, lui dit-il.
Il ne le voyait même pas. L’autre était là en face de lui et Jésus le regardait sans le voir. Ce type-là venait d’une autre planète. Il faisait partie du film. Il allait disparaître dans le plan suivant la tête explosée par une roquette de l’espace, un truc du genre. Mais l’arret de la bande son le fit sortir du rêve. Le réfectoire entier retenait son souffle et intérieurement spéculait déjà sur la nature et le nombre de coup que Jésus allait prendre. Il n’eut pas le loisir de fronder Ramon qu’il était déjà pendu par les deux oreilles, alors que sa jambe n’avait pas encore fini de passer par dessus le banc que déjà les fayots du coin demandaient à avoir son dessert. Ramon prit l’assiette et tenant Jésus d’une oreille traversa la salle pour l’offrir à son fils Lucien. Jésus n’avait pas mal. Tout ça c’est l’histoire du mec sur l’écran. La suite va avec le debut. Dans le scenario c’est à la fin que ça change.
Obligé.
Ramon le fit sortir et le traînait dans les couloirs appuyant encore plus les coups qu’au matin. Il promettait à Jésus de le tordre, de le casser puis de le dresser. Il le fit monter au deuxième étage, au-dessus des dortoirs. Un endroit que Jésus ne connaissait pas. Là vivaient les grands que l’on ne voyait jamais ou seulement pendant les colles du week-end. Ils partaient le matin pour faire des études ailleurs pour être comptable. Tous comptables. C’est dire le choix qu’on leur avait laissé.
Ramon sortit son trousseau et ouvrit une porte. Il y avait là une petite pièce encombrée de chaises empilées, des tas de bouquins scolaires, des balais, des serpillières et plein d’étagères garnies de produits ménagers de toute sorte, le tout étant éclairé par une petite fenêtre en hauteur.
Là Ramon poussait Jésus à l’intérieur.
- Tu reste ici pour la journée, dit-il en rajoutant un truc entre ses dents genre irodepouta, que Jésus n’avait pas compris. Et il ferma la porte à double tour.
Jésus n’en croyait pas ses yeux. Voulant le punir, Ramon venait de lui faire le plus beau cadeau qui soit.
Un peu de solitude.
Une oasis dans la promiscuité, un endroit à lui tout seul pour l’après-midi. Ce cagibi rimait avec Paradis. Finalement, Ramon il est aussi con qu’il est méchant, souriait Jésus. Il se fit un vrai fauteuil avec les livres et fouilla dans sa doublure, savamment déchirée pour planquer le paquet, quelques allumettes, un bout de grattoir et ce qui allait devenir une cibiche d’anthologie.
Enfin il put s’asseoir, en griller une, et fermer les yeux. C’était l’entracte. Une jolie fille allait lui apporter des esquimaux. Lentement, tres lentement il finit par se détendre un peu. Il allait pouvoir enfin réfléchir, rattraper au vol dans la tourmente de sa tête les sentiments épars, comme autant de briques, pour essayer de se reconstruire un peu. Lentement le chaos s’atténuait dans la fumée qui s’enroulait autour de la lumière, accompagnée de poussières scintillantes.
Il paraît que dehors c’est bientôt le printemps, se dit Jésus. Le frangin là-bas il s’en branle, lui. Pour lui c’est toujours l’été. Son bateau suit les saisons pas à pas, dans une mer d’un bleu immuable et limpide.
Alors comme pour illustrer sa pensée ses yeux tombèrent sur un livre de géographie qu’il ne connaissait pas. Il s’allumait un clope avec le bout du premier qui brûlait les doigts et entrepris de se mettre à lire. Au milieu de pipe-lines, de graphiques de toutes les couleurs, de produits nationaux bruts et de camions haut comme des montagnes, émergeait de temps en temps comme par miracle la gueule de quelqu’un, perdu là on ne sait comment, qui sourit même de temps en temps. Un « autochtone » comme ils disaient, dans son costume folklorique, bien sûr.
Alors d’un coup Jésus eut peur. Elle était là. La femme de sa vie. Coincée entre le canal de Suez et le rocher de Gibraltar. Un grand sourire blanc éclairait son visage d’une lumière si forte que ses cheveux noirs et plus que frisés, s’ajoutant au khol autour des plus beaux yeux en amandes de toute la terre, paraissaient tout droit sortis de la main d’un dessinateur de génie. Mais là c’était une photo, elle existait vraiment, là quelque part sur cette planète de merde. La légende disait : « méditerranéenne ». Putain cette bande de connards qui font les bouquins, ‘sont même pas foutu de m’apprendre quelque chose quand ça m’intéresse. À voir son petit air malin elle pouvait très bien être Gitane Espagnole, à moins que l’œil malicieux n’appartienne à une jolie Grecque, comment savoir. Elle ressemblait autant à Sophia Loren que l’image que l’on pouvait se faire de Cléopâtre. Oui, une Turc peut-être, à moins que ce soit une Arabe. Qu’est-ce que ça pouvait bien faire après tout. Elle était là en face de lui, dans ses mains, la peau aussi douce que le papier. Elle était belle et le regardait tranquillement de ses pupilles de charbon prêt à s’enflammer, alors qu’elle lui glissa au creux de l’oreille,
- Tu vois Jésus, cette vie-là dehors tout autour, derrière ton mur, elle est à toi. Je t’y attend. Nous pourrons partir et nous oublierons même de compter nos pas. Nous ferons un feu sur la cote. Ton frère ne pourra pas ne pas le voir. Avec lui sur son bateau nous apprendrons du vent que la vie peut être une caresse. Le crépuscule nous rappellera chaque soir qu’il faut faire des rêves, et l’aube qu’il est temps de les réaliser. Nous ferons vibrer les rayons de soleil comme les cordes d’une guitare et la mer entière en fera l’écho. Alors mille résonnances comme autant de courants nous emporteront dans la musique de la vie. La vraie vie, non pas celle des hommes. Ces putains d’hommes qui veulent que tout soit carré, alors que la terre est ronde.
- J’arrive, répondait-il, je te jure que j’arrive, je cours, je vole, je cours en volant, je vole en courant.
Dehors la nuit tombait et pour voler il fallait se débarrasser du poid qu’il entendait monter dans l’escalier, le poids du Ramon, de la pension, le poids de la putain de porte d’entrée.
La porte s’ouvrit
- Tiens, lui dit-il en tendant une assiette pleine de pâtes et un croûton de pain. Estime-toi heureux.
Il refermait la porte et laissait la lumière allumée. Jésus étais content comme un poux, il allait rester là. Avec un peu de bol, il n’irait même pas au C2.
Il machouyait un peu de pâtes mais on se lasse vite de spaghettis froids, secs et englués en paquets. Alors comme s’il avait bien mangé, il allumait une Gauloise en savourant goulûment chaque bouffée en s’affalant sur son fauteuil de fortune. IL reprit le bouquin qui était toujours là. Prêt au voyage.
Mais vint l'envie pressante, la grosse. Il était hors de question de se manifester, fallait bien au contraire qu’on l’oublie. Mais quoi faire. Ça devenait sérieux. Il fit un tour rapide des étagères et tombait sur un gros bocal à couvercle. Il était temps. Il fit dedans et le remplit à raz-bord. Le papier ne manquait pas et il déchirait quelques pages aux bouquins par-ci par-là alentour. Il eut juste la place de refermer le tout, et regardait ça, tout fier de sa confiture. C’est quand il remis le pot sur l’étagère qu’il vit la bouteille d’eau écarlate. Il n’avait jamais essayé mais combien de fois avait-il vu les potes de son frère venir le chercher avec un air encore plus débile que d’habitude. Ils ricanaient bêtement comme des singes et puaient à quinze mètres une drôle d’odeur. Quand revenait le frangin il était pareil. Il dit un jour à Jésus que c’était l’eau écarlate, qu’il suffisait de la respirer pour être bourré. De prime abord Jésus fut déçu, il s’attendait à ce qu’elle soit rouge, mais il n’y avait que le bouchon d’écarlate. Il l’ouvrit et collait son nez sur le goulot. Le truc lui brûla les narines et lui coupa la respiration.
- Hola, ça m’a l’air puissant ce truc-là.
Il commençait déjà à se sentir un peu bizarre et il reprit une inhalation d’un peu plus loin. C’était là. La vibration, le bruit dans les oreilles comme dans un avion. Il avait de plus en plus chaud, son regard s’épaississait et n’accrochait plus rien. Il sentait sous lui tourner la terre et il tournait avec elle, le temps n’avait plus de mesure que celle de l’entre battement de ses lourdes paupières. Il regardait la « méditerranéenne » éclatante au milieu d’un halo Hamiltonien mouvant. Il eut un sursaut et constatait sont état.
- Alors c’est ça, c’est ça que ça fait, seulement ça.
Il se mit debout en titubant un peu et grimpait sur des bouquins pour dévisser l’ampoule du plafond. Dans le noir il se reprit deux-trois bouffées et tombait dans son fauteuil devenu le plus confortable au monde.
Il finit par s’endormir comme on se laisse glisser d’un toboggan dans une piscine, sans pour une fois se demander d’où venait ce mal autour de lui, sans même se demander pourquoi il était là. Peu lui importaient alors les raisons de la cruauté des hommes, les racines de l’humiliation, les plaisirs tirés de l’oppression. Peu lui importaient le bien, le mal et toutes ces conneries. La violence et la non-violence n’étaient plus que les sœurs siamoises de la peur de vivre.
Il s’enfonçait dans son rêve bleu, où l’attendait cette femme. Là ils laisseront Hitler se battre contre Gandhi et elle lui apprendra à parler aux pierres, hurler comme un oiseau, écouter les histoires des arbres avant de plonger dans l’espace goûter la Voie Lactée, pour ne revenir que de temps en temps, comme on va au zoo.
- Tu n’auras plus à supporter la haine, tu n’auras plus de peine, lui disait-elle, tu n’auras plus cette épuisante quête pour trouver de l’amour en toi. Tu n’auras plus de nom, tu ne seras plus là ni nulle part ailleurs, mais tu seras partout. Nous serons le rien avec le rien, le tout avec le tout. La vie existe vraiment, là derrière le mur. Tu n’auras jamais d’autre liberté que celle que tu te seras donné, du vent que tu pourras souffler. La route se dessinera de tes pas et pour toujours tu verras mes yeux dans le noir. Je serai là à chaque coin de ton chemin.
Je t’attends.
………..
Le bruit de la clef dans la serrure réveilla Jésus une seconde avant l’apparition du fantôme de Ramon, noir sur blanc dans la lumière aveuglante du couloir. Il se tenait debout devant les néons, jambes écartées et paraissait avoir encore grandi dans la nuit.
- Debout, aboyait-il.
Jésus se mit sur pied pour s’apercevoir combien il était enquilosé. Il avait dû faire froid là-dedans, mais il avait dormi mieux que jamais. Se frottant les yeux il se serait bien étiré mais pour sur, le Ramon n’aurait pas apprécié.
- Sois content que je te sorte de là. Si j’entends encore parler de toi je t’y laisse une semaine.
C’est ça gros con, se dit Jésus, rien ne me ferait plus plaisir. T’inquiète, tu vas pas l’oublier mon numéro.
- Va déjeuner, dit le vieux en ponctuant d’un coup de pompe dans le derche.
Dehors le jour était là, il allait faire beau. Ils ne prirent pas le chemin de d’habitude. Ils prenaient le chemin de Ramon. Les autres arrivaient en rang derrière le grillage et rigolaient déjà en voyant Jésus.
Il eut la peur de sa vie. Elle était là, à quinze mètres à droite, la porte, la putain de porte d’entrée, ouverte, béante comme une fleur offerte à la rosée matinale. Il sentit comme un coup de pioche dans le sternum. Le premier coup de foudre de sa petite vie, pour la lumière, pour le vent derrière les battants, coup de foudre pour la liberté, l’amour du rêve de cette nuit, l’amour d’une vie, la sienne. Il fallait se décider. Un quart de seconde pour ouvrir son âme à l’espoir, un battement de cil pour choisir à jamais son camp. Fuyard ou victime.
Ses jambes choisirent pour lui et il s’élançait de toutes ses forces. Derrière lui la clameur maintenant complice montait des élèves dans son dos.
- Vaz-y Jésus !! Vaz-y Jésus !
Jésus courait, Jésus volait, Jésus courait en volant, Jésus volait en courant.
Il s’extirpait comme un bouchon de champagne et d’un bond surnaturel il fut dans la rue. Il n’était plus le même, il avait maintenant quinze poumons, cinq paires de jambes et son visage fendait l’air comme le nez d’un lévrier. Il courait à perdre haleine, à perdre la haine, sans se retourner, surtout pas se retourner. Il n’était plus le même. Plus rien ne serait comme avant. Il avait sur le dos les ailes de Pégase, celles d’Hermès aux talons et à tout jamais il serait le messager de sa propre histoire.
Il courrait comme les boulets du canon qu’il avait dans la poitrine, qui heurtaient ses cotes pour remonter par les veines jusqu’à sa tête. Alliende avait attendu la mort comme un con dans sa Moneda, le Che dans son canyon, et Zappata s’était fait descendre par la Metro Goldwing Mayer.
Jésus courrait, courrait comme un Vietnamien, à travers la jungle, aspiré par l’avant.
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