Ce lundi s’annoncait comme les autres alors qu’un evenement survint. Ils virent les portes s’ouvrir sur une vingtaine d’orphelins du Vietnam, de tous ages et parlant tous plus ou moins le francais. Silencieusement ils penetrerent la cour pour instinctivement se regrouper dans un coin. De chaque coté ça se regardait en lousdé et les grands de l’ecole, ceux qui avaient quadruplé leur 4eme, ont commencé leur cinema d’intimidation, mais de loin, va savoir si tu va pas te manger un truc à la Bruce Lee à travers la gueule. La tension montait et les viets finirent par prendre par aux combats de regards, d’atitudes et d’airs mechants avant d’en venir aux doigts et aux prises de couilles provocantes. On se serait cru dans un western avec les deux bandes face à face, pretes à s’affronter. Les viets étaient loin d’avoir peur et rigolaient même maintenant, de cette petite bande de perruches qui assurement n’avaient jamais vu leurs parents se faire cribler de balles arrosés au napalm.
Alors un grand con du pensionnat qui avait redoublé tant de fois qu’il habitait là, fort de sa veste à franges genre Dick Rivers, s’est avancé en designant un des grands d’en face. L’autre était maintenant mort de rire et se faisait pousser par ses potes qui insistaient pour qu’il y aille. Alors ils se sont retrouvé au milieu de la cour et ca n’a duré qu’un instant. Le viet avait sauté en l’air pour faire un genre de toupie, de laquelle emmergeait une jambe avec au bout un pied rapide et furtif que l’autre con de Gaulois se pris en pleine gueule sans rien comprendre. Les viets hurlaient de rire, se tapant sur les cuisses. Alors, magnanime l’asiatique aux long cheveux, abandonnait le roquet scotché au sol, et retournait rejoindre ses potes qui n’avaient pas du rigoler comme ça depuis des lustres. En face ça sifflotait plutot, les mains aux fond des poches, le nez dans les nuages. En une fraction de seconde tout le monde avait compris que “la guerre du vietnam” c’était pas juste un delire à Mourousi. Ces mecs-là tout chetifs qu’ils étaient, ces mecs-là étaient durs comme du fer.
Pendant les jours qui suivirent Jesus pû decouvrir un peu de l’univers qu’il y avait au fond, tout profond dans leurs yeux noirs. Certains montraient leurs blessures, racontant la douleur en frimant, mais ceux qui les regardaient de loin sans rien dire avaient l’air d’avoir de bien plus grandes fractures invisibles, qu’on ne peut montrer en tirant sur sa chemise. Il y avait ceux avec des trous dans le ventre, et ceux avec les trous dans la tête. Ceux là s’étaient creusé leur trou eux-même, essayant d’y enfouir la ferraille venue du ciel, le meurtre, la violence, le racket et la misere. Enfouir les americains et leurs cafards volant deversants leur bave de feu, enfouir le viet-cong, le khmer rouge, les petits bonzhommes noirs, verts, et tout ce qui porte un flingue. Ils n’ont jamais sû qui voulait quoi, ils ont sû qu’il fallait creuser, creuser pour pas crever. Ils creusaient. Et il allait leur falloir creuser encore pour y enfouir la question de comprendre pourquoi ils se retrouvaient maintenant chez les francais qui bien avant tout ça, avaient fait creuser leurs parents.
Ils sont partis le Jeudi matin et la porte d’entrée s’est ouverte sur eux. Dans la rue un car les attendait et puis voilà.
Les portes se refermerent et Jésus ne fût pas jaloux de la chance qu’ils avaient de mettre les bouts. Mais il eû quand même envie de chialer. Il se retrouvait emputé, là comme un con d’un bout de lui-même. Le bout qui se prenait pour un martyr.
Un an ici n’était que du vent, à coté de trente secondes dans leur enfer. Ils avaient eu la force, le courage et la chance de s’en sortir. Alors les petites souffrances du C2 n’étaient que pet de lapin.
Derriere lui le grand con frangé était déjà en train de dire des trucs du genre - “il m’a pris en traitre, sinon j’l’aurai éclaté le citron, oim!”
Ils étaient arrivés jusqu’ici, alors lui trouverai bien le moyen d’en sortir. Personne ne lui tirera dessus. Il ne sautera pas sur une mine, il n’aura pas à se cacher de l’un ou de l’autre, il pourra courir, courir au grand air.
Il en était là de ses pensées quand il se rendit compte du silence. Le temps de se retourner et il était déjà le dernier à se mettre en rang. Le pere Ramon vint lui arracher l’oreille en relevant son col
- Soixante quatorze, encore toi... Ce week-end tu restes ici.
- Justement je te cherchais.
Paf il prit un objet volant non identifié dans la tronche. Le père Ramon lui baragouinait une vielle histoire d’infirmerie qu’il ponctuait de coups de marteaux. Jésus en évitait certains, ce qui rendait fou l’éspingoin qui redoublait ses virgules.
L’infirmerie était le seul bon plan de cette tôle parce que située au rez-de-chaussée du bâtiment du dortoir des filles, qui elles, n’étaient pas enfermées. Elles descendaient par petits groupes de deux ou trois provoquer les garçons de leurs chemises de nuit, par-dessus leurs sous-vêtements blindés. C’était elles qui ouvraient la porte avec la clef restée à l’extérieur. Là elle étaient différentes. Elles conservaient toujours une sorte de défi, mais venaient quand même pour autre chose. Seulement embrasser, toucher les seins d’accord disaient-elles, mais elles rêvaient d’enfin trouver celui qui saurait allumer la flamme, qui ferait qu’elles acceptent de se faire dépuceler. Ça ne les rendait pas faciles pour autant. Leroy y retrouvait une petite black qui avait un cul magnifique, et Jésus une grande Portugaise qui avait de gros nichons.
Pour aller à l’infirmerie il suffisait de semelles en papier buvard, gorgé d’eau dans les chaussures, de bien se mouiller le tee-shirt et les cheveux, et laisser son pull en classe lors des récrées. Le coup de froid pointait à peine sa truffe qu’ils courraient déjà chez la mère Ramon pour se faire enfoncer dans le cul un bon gros thermomètre, auquel ils mettaient des pichenettes en lousdé pour le faire monter. Elle le retirait elle-même pour s’esclaffer,
- Presque trente-neuf cinq ! hôôô toi je te garde un jour ou deux !
La mère Ramon était aussi naïve qu’elle était grosse. Elle parlait fort et d’un ton autoritaire mais jamais ne tapait sur personne. Elle te filait une aspirine et t’envoyais te coucher.
L’infirmerie était un havre de paix. La mère Ramon ne venait que trois fois par jour pour les repas et la température, et surtout les barreaux de la fenêtre donnaient sur la rue. Ils pouvaient y passer des jours durant à mater les gens, et surtout guetter Casquette, un petit vieux qui passait par là tous les jours et repassait une heure après dans l’autre sens. En payant d’avance on pouvait lui commander des cigarettes, des bonbons, du chocolat. Casquette était honnête et n’était jamais parti avec la caisse. Il assurait ses livraisons même torché à mort. De temps en temps il leur filait un Parisien chiffonné en leur disant
- Tiens fiston, si tu veux connaître l’autre coté du barreau.
Il faisait partie de la vie du pensionnat. Casquette le ravitailleur.
Alors ils fumaient peinard à la fenêtre en lisant le journal. Et même si la truie du Ramon pointait son groin, ils pouvaient dire que celui –ci venait de passer du haut de son fume-cigarettes, inspecter la chambrée. C’était pas dur à croire, il fumait comme un pompier. L’infirmerie pouvait être le paradis, mais pour l’heure ça sentait le gaz. Il avait certainement suffit d’une délation d’un autre pris sur le fait, et le Ramon s’en contentait à cœur-joie. Il trouvait là encore l’occasion d’exposer sa fine politique du « à chaque connerie répondra la violence ». Mais cette histoire datait depuis des semaines. Il avait du mal à déjà répondre de son présent, qu’il fallait maintenant payer pour le passé. Sous les claques la rage l’envahissait. Il perdait maintenant tout contrôle de sa colère, avait dit non, hurlé,
- Putain je vais me casser d’ici ! Qui t’es toi, d’oùktupisses enculé ! Si tu faisais pas deux mètres je te foutrais la tête à la place du cul !
Il avait peine eu le temps de finir sa phrase qu’une poêle en fonte lui arrivait sur la tronche du côté gauche, alors qu’à droite déboulait le battoir à linge. Ça a duré un bon moment jusqu’à ce que les nerfs de Jésus explosent, qu’il se mette à chialer, se débattant. Alors lui tirant les cheveux le père Ramon lui mettait des coups de pieds dans les tibias pour qu’il s’agenouille, en rajoutant des claques qu’il ne voyait plus venir et qui chacune rajoutaient une étoile à la constellation. Puis Ramon se penchait sur les ruines de Jésus en lui disant doucement à voix basse, en faisant bien rouler le r,
- Dis pardon…
Alors Jésus s’exécutait devant la cour entière restée en rang pour le spectacle.
- C2 toute la semaine. Tu restes là ce week-end, répondit Ramon.
Certains des grands rigolaient pendant que tous les autres s’imprégnaient un peu plus de l’idée qu’une autorité se respecte, et surtout qu’il ne sert à rien d’ouvrir sa gueule. Dans un dernier coup de pied au cul à Jésus Ramon ordonnait la rentrée en classe.
Là, une fois assis au fond de la pièce à son bureau, Jésus tremblait, pleurant, la peau rougie par les baffes, secoué de spasme nerveux qui labourant son esprit, changeant la place de bien des choses.
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