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LES INTERSTICES 2

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Alors Lucien repartait content, ayant démontré une fois de plus qu’ici le moindre plaisir valait son pesant de douleur.
Bientôt le Père Ramon faisait son apparition et les enfants savaient qu’il ne tarderait pas à agiter tout doucement son trousseau en sifflant comme un pet entre ses deux dents de devant, qu’il avait bien écartées. Malheur à celui qui ne l’aurait pas entendu et ne se figeait pas instantanément comme une statue de sel.Celui-là se faisait au minimum arracher une mèche de cheveux alors que le Père Ramon sortait de sa bouche un son non articulé qui ressemblait à un mots. Quelque chose comme “Beuuuuuurn!”... Jésus ne su jamais ce que ça voulait dire mais tout le monde comprenait qu’il s’agissait de se mettre en rangs et ne plus moufter. Il entrait en classe sous l’oeil glacé du Père Ramon, pour une matinée de plus dans la rangée du fond, des bureaux à l’ancienne, ceux qui s’ouvrent par devant comme un capot de bagnole.
Et arrivait le Père Maleau. 
Il était à lui tout seul le prof de français, d’histoire-géo, de tout et surtout des mathématiques auxquels il vouai un véritable culte. Il se vantait souvent devant son assemblée anesthésiée, de faire des calculs a partir des plaques de bagnoles en conduisant. Il aurait pu être aussi méchant que les autres, mais il n’en avait pas les moyens. Le père Maleau devait faire un bon mètre cinquante allez, soixante en comptant sa coiffure ridicule. Il ne quittait jamais été comme hiver ses para-boots, celles avec le fameux bourrelet en cuir, et que chaque fois que tu croise quelqu'un qui en a, t’en as pour une plombe à l’écouter te dire que c’est increvable. Il avait bien evidement le feu au plancher et une veste trop grande. Au fond, c'était peut-être un zazou. En fait c’état un petit lutin rougissant à la colère, dont même les coups n'effrayaient personne. Il se mettait souvent à hurler qu’il était Libre Penseur mais qu’il y avait des limites. Il parlait sans cesse des Libres Penseurs dont il faisait partie sans jamais aborder la véritable question, qu’est-ce qu’un Libre Penseur, et surtout à quoi ça sert?
Pour Jésus à coup sûr ce devait être une secte avec toute une bande de tarés qui te parlent de liberté avant de t’envoyer au C2. Pour ses potes ce devait être pareil, mais surtout personne n’en avait rien à foutre.Enfin bon, c’était quand même quelqu'un à qui ils pouvaient répondre un peu sans se prendre un pain dans la gueule. Il faisait ses cours d’histoire avec toujours une mystérieuse pointe d’ironie politique, qu’il ne poussait jamais au bout de telle sorte qu’on ne puisse l’accuser de prosélytisme. Alors il finissait souvent après un long regard complice à ceux qui ne dormaient pas, par leur balancer son fameux “les bons comprennent..” . Il jubilait de sa petite guerre armée de sous entendus, sa petite bataille dérisoire devant un auditoire s’en foutant éperdument.
Jésus était là. Jésus regardait ses pieds. Il ne les quittait jamais, ses santiags en plastique, celles que lui avait donné son frère, s’en allant s’embarquer apprentis electro-mecano dans la marine marchande. Quand Jésus était arrivé là en cours d’année, toute la classe avait rigolé de sa touche avec ses tiags et ses cheveux coupés en brosse. Tout le monde l’avait appelé “le rocker”. N’empêche qu’il s’en branlait. Il n’avait pas besoin d’autre chose que de regarder ses pompes pour voyager dans le monde entier. Il voyait son frangin là-bas une femme dans chaque port, découvrant la mer, découvrant la terre, découvrant le soleil. Et quand il sortait sur le pont pour en griller une, il devait voir si loin qu’on voit que la terre est ronde. Jésus sentait d’ici le gros shilom qu’il était en train de se fumer aux pieds de chiva avant d’aller le lendemain s’empiffrer de maffé bien gluant, cabotant par l’Afrique avant de foncer sur l’île de Pacques d’où il lui ramènerait sûrement une de ses statues aux profils étrangement Grecs qui l’attendent là-bas depuis des siècles. Il voyait des pingouins, des dauphins, des marsouins, des requins, enfin tout un tas de trucs qui finissent en “ouin” et qui font plaisir à voir. Dans sa cabine par le hublot le soleil ne se lève jamais du même côté, comme si d’Est en Ouest il était déboussolé. Jamais il n’écrivait mais Jésus savais bien qu’il avait les deux mains pleines de vahinés, des fleurs jusqu’au cou, entre deux tempête où le bateau penche tellement que c’est pas pratique pour faire une lettre, surtout qu’il a passé la nuit à charger des trucs louches, la casquette en arrière, faisant sa plus belle sale gueule sous un rayon de lune complice. À moins qu’en Chine il ne se soit endormi dans une fumerie d’opium pour se réveiller enrôlé sur le bateau de Sandokhan.
Le frangin faisait le tour des rêves, des fantasmes de Jésus, le tour du monde, le tour de la liberté. 
Pour Jésus, regarder ses chaussures, c’était comme la télé sans le son. Il voyageait d’image en image, de pirates en Indiens, d’Esquimaux en éléphants.
Le père Maleau étalait la bande son de ses éternelles litanies, faisant de temps en temps zapper Jésus quand d’un coup, il s’en prenait à un élève.
IL l’aurait bien vu en arborigène Africain, un anneau dans le nez, des fleches plantées dans les cheveux et des plumes au cul. Pour un peu il aurait taillé les craies dont il mitraillait les cancres, pour qu’elles reviennent comme des boomerangs. Et quand il devenait tout rouge c’était pareil. Un vrai pigmé du groênland qui parlait tout le temps comme pour se rechauffer la bouche. Mais ce que preferait Jésus étaient les cours d’histoire-géo où là il y avait vraiment matière à naviguer. En histoire le pere Maleau suivait le bouquin à la lettre, enseignant les batailles, les invasions et les territoires. Alors ce devait être d’un coup sa libre pensée qui se reveillait quand il finissait par dire qu’il était bien malheureux que l’histoire des hommes ne soit faite que de morts et de pouvoir. Mais ce qui l’empechait de leur enseigner autre chose restait un mystere. Il se voulait anticonformiste et ratait consciencieusement chaque occase de l’être. Jésus pensais souvent que ce mec-là devait se masturber des heures sans jamais arriver à jouir. Heureusement il y avait l’architechture des colonnes romaines, greques ou byzantines pour varier le programe, toujours bonnes à dessiner, et redessinner inlassablement. Sûrement que dans la vie, ça sert. Comme de savoir le tonnage de maîs produit chaque année en afrique du sud, les cultures de l’arkansas, ou bien les numeros des departements francais qu’il faut apprendre par coeur. Il avait même le culot de leur apprendre les lignes de chemin de fer du genre Paris-Dijon_Lyon_Marseille, le train du soleil, le train qu’avait pris le frangin pour s’embarquer.
La sonnerie retentit reveillant Jésus qui somnolait. Tous debout le père Maleau les fit attendre. Il exhibait un paquet de Gauloises tout mou tout fripé avec deuc clopes dedans en disant, qui a perdu ça?
Ceux qui avaient le malheur d’instinctivement tâter leurs poches étaient bons pour un charter C2.
La classe sorti et pour une fois il ne faisait pas froid. Il n’irait pas derriere le platane à fumée, sa main lui faisant encore mal d’un recent raid de Lucien. Et puis pas envie de parler de meufs et de bagnoles, de bastons incroyables dans de chauds week-ends de banlieue. Non. Jésus en avait plein le cul. Tout à coup là, comme ça. Plein le cul. Il regardait tout autour les grandes fenêtres et leurs barreaux grillagés, les arbres noyés emprisonnés dans le beton de la cour, le grillage, au fond, devant la porte de sortie, fermée. Plein le cul.
Il avait fait quoi au juste pour se retrouver là? Tant de mal que ça? Juste il en avait marre du lycée où on se tapait dessus en defoncant les portes et en chiant dans les couloir. Et puis Tonio était passé par là, il lui avait dit
- en Vendée il fait beau tout le temps. Tu verras. Ma mère-grand elle va nous heberger, je suis sur qu’elle nous trouve un boulot dans une ferme, elle nous denoncera pas. Elle est cool. Moi j’en ai plein le cul de mon pere qu’arrete pas de me confisquer mon velo, je me barre. Demain on fait comme si on allait à l’école et on prend le train pour Paris Austerlitz et de là, St Jean de Monts. T’es du voyage?
- pas de probleme, repondit Jesus qui n’avait même pas besoin d’une escuse comme celle du velo.
Il rentrait chez lui et preparait son petit sac à dos, le bourrant de maillots de bains, même si c’était Fevrier.
Tonio avait dit -”là-bas, il fait beau tout le temps”.
Le lendemain, greve des train. Ils attendirent des heures avant de se faire reprendre dans la grosse pogne d’un voisin alerté par les deux familles.
Tout ça ne valait pas de se retrouver ici. 
Ici d’une turbulence on fait une tempête, d’une graine on fait une chataigne, d’un pauvre raisin des metres cubes de vin triste. Qu’avait-il fait. Violence et oppression. Pourquoi lui fallait-il subir tout ca. Il pouvait être chiant, menteur, voleur, perturbeur et perturbé, mais il ne faisait de mal à personne. Il aurait pu mille fois se faire prendre sur les chemins de l’école buissonière qu’il n’aurait pas merité ça. Où était le probleme. D’où coulait donc la source de cette chierie. Il fallait comprendre le mechanisme pour être bien sur la prochaine fois de passer au travers. D’un coup au moins une chose devenait claire. S’il sortait un jour d’ici, ce sera pour ne jamais y revenir. Pour ça il fallait tenir jusqu’à vendredi sans se faire coller. Il fallait arriver jusqu’aux parents leur dire sans peur se qui se passait là. Leur dire que plus d’un an dans cet enfer c’était trop. Beaucoup trop. Il allait leur dire en face à quel point il haîssait Momo, le pere Ramon, son fils Lucien et tous les autres enculés de cette baraque, leur dire qu’un enfant était mort ici et que celui qui avait pris sa place allait se defendre beaucoup mieux, leur dire qu’en voulant le casser on l’avait rendu enragé. Leur dire qu’ici pour eviter les coups et les punitions il fallait apprendre le vice et l’hipochrysie, le mensonge et la dissimulation, accessoirement la délation, pour s’en sortir dans ce gym-kana nauséeux, à la moindre chute fatale. Leur dire qu’on était loin, mais vraiment loin de ce fameux Mai 68 dont ils lui rabbattaient les couilles. Leur révolution ne valait pas tripette, sa presence ici en était la plus criante illustration. Il allait leur foutre au cul leur baricades moisies par le souvenir. Puisqu’il fallait savoir “se battre pour ses libertés” et bien voilà, Jésus était fin prêt.