NOUVELLE
Jésus regardait le mur. Toujours le même mur. Depuis combien de temps, va savoir. Longtemps, trop longtemps.Ce putain de mur jaune pisse.
Depuis ce lundi matin de pluie qui s’enfonçait dans son souvenir. Quand sa mère l’avait fait descendre de sa deux pattes devant cette école où dorénavent il dormirait le soir. Un pensionnat. Un foutu pensionnat.Il était là sur le trottoir et elle lui a dit ne t’inquiete pas, tout ira bien. Ce n’était pas une mauvaise mère. Elle ne pouvait pas savoir.
Jésus regardait le mur. Jaune pisse. Il le connaissait bien ce mur, il avait pratiqué chaque craquelure, chaque petit trou où accrocher ses yeux. Il y avait vécu mille histoires des heures durant dans des recoins gros comme des têtes d’épingles où il enfouissait depuis des mois ses larmes, sa rage et ses pensées. Il était là a se demander combien les petit interstices allaient pouvoir avaler de ce sentiment nouveau dans sa vie, devenu maintenant omnipresent, cette espece de violence qui sortait tout droit du jaune du mur et qui lui montait par grosses bouffées. Patiement il apprenait la haine. Elle était là de plus en plus sourde parcourant son petit corps fatigué. Un petit corps de treize ans qui doucement chancelait dans l’engourdissement. Les interstices. Les interstices. A côté de lui le coup sec que prit Leroy le fit sursauter. Leroy cria et fit tomber le paquet de Gitanes vide qu’il avait sur la tête. Pour ça il reprit un autre coup. Le premier était pour s’être reposé d’une jambe sur l’autre. Il fallait rester bras croisés face au mur, les deux jambes tendues, les pieds joints et la tête droite pour le paquet de Gitanes. S’il venait à tomber, au coup suivait une ralonge du temps à passer ici. Mais ils savaient tous qu’ils étaient là jusqu’à ne plus en pouvoir. Sursautant Jésus fit tomber son paquet et se prit un coup qui fit sursauter son voisin, un autre et encore un autre. Du coup, la douzaine de punis qui se trouvaient là dans la guitoune en profitèrent pour bouger et se dégourdir un peu l’espace d’une seconde, accusant leur voisin sous les coups de cette maudite rêgle en bois de section carrée rouge, verte, jaune, noire et longue de cinquante centimètres. Derièrre la rêgle il y avait Momo, Momo l’enculé à face de perse. Le pion du C2, le dortoir des petits. Un grand échalas sombre à la barbe coupée près de la joue, avec des yeux brillants et noirs comme ceux d’un ours en peluche. Sauf que Momo il avait rien d’un ours en peluche et il était bien dur de faire le compte de tout ce dont son regard était rempli. Y avait-il plus de haine que de meurtre, plus de mépris que de sadisme, plus d’integrisme que de violence? De toute façon Momo à peine il te regardait que déjà t’avais envie de pisser. Il prenait un malin plaisir sa baguette à la main, dirigeant son orchestre de douleurs, sachant qu’un seul de ses coups pouvait se répercuter comme un chemin de morceaux de sucre. Alors s’abatait la rêgle sur les cuisses et les mollets, seche et claquante, causant de vilaines boursouflures enflamées sous les pyjamas. Quand il en avait assez il replongeait dans la lecture du Coran et de ses bouquins qu’il lisait à l’envers. Jésus pensait souvent que Momo aurait du aller s’installer en Angleterre, avec les autres cons qui roulent à gauche.
Par terre le carrelage, jaune lui aussi, léchait ses pieds lourds de sa langue humide et froide. Régulierement un paquet de Gitanes tombait et le temps passait, insoutenable d’éternité. A ce petit jeu, Leroy avait quand même un avantage sur les autres parce qu’il n’avait pas de cheveux. Ou alors trois ou quatre sur le sommet qui se battaient en duel. Pour cacher ça il avait un bonnet qui ne quittait jamais sa tête. Un bonnet en laine rouge et blanc, comme les marins. Le jour de son arrivée il avait prevenu l’école entiere, rien ni personne ne lui ferait enlever ce putain de bonnet. Il le gardait pendant les cours, il mangeait, dormait avec et en avait même un en plastique pour la douche. C’est pour ça que dans son dos tout le monde l’appelait Capote, mais jamais en face, il faisait une tête de plus que tout le monde. Au C2 le bonnet avait l’avantage de maintenir le paquet de Gitanes qui glissait moins que sur des cheveux. C’était toujours ça de gagné.
Jésus commençait à avoir une furieuse envie de pisser mais c’était pas la peine de demander à y aller. C’eut été priver Momo d’un grand plaisir. Il adorait par dessus tout voir naitre sous une paire de chaussons la flaque sournoise d’un penitent n’en pouvant plus. C’est pour ça que ceux qui avaient de vrais chaussons étaient mieux lotis que ceux qui avaient des mules, les mules ça retiend rien. Alors “l’ilotier” se faisait assaillir par Momo à grands coups de rêgle bien placés, pour créer des ouvertures afin de mettre des claques. Il dégueulait son mépris dans une langue qui devait être la siènne d’où émergeaient de temps en temps des expressions bien de chez nous du genre fils de porc, sale batard, chien puant, enfin toute une ménagerie. Tout ça devait vouloir dire qu’un homme, un vrai comme lui, ça pisse pas dans son froc, même tourné vers la Mecque. Alors il s’offrait le meilleur dans une humiliation finale, forçant l’infortuné à s’agenouiller sur la rêgle carrée posée au sol. Celui qui est assez con pour essayer, se rendra compte que ce n’est pas supportable. Ils craquaient tous en quelques secondes ce qui rendait fou Momo qui remettait le couvert à tour de bras, arguant que lui était resté des heures sur la rêgle de son père. C’est dans le cul qu’il aurait du te la mettre, pensait Jésus. Alors Momo finissait à grands coups de pieds au derche cette vessie coupable recroquevillée dans sa flaque de pisse.
Jésus haïssait Momo. Momo qui haïssait la terre entière. L’enculé de Momo qui voulait que tous lui ressemblent. Jésus haïssait le mur. Le jaune du mur, le bleu Gitanes, le rouge boursouflure, les Deux-Pattes et la pluie. Jésus haïssait le fait d’être là à n’avoir rien d’autre à foutre que de haïr.
Alors le temps s’étirait comme un glaviot gras qu’on laisse lentement couler des lêvres. Il devait bien être minuit quand Momo les renvoyait dans leurs dortoirs, leur crachant un méchant “à demain” et bottant le cul de ceux qui décoinçaient pas assez vite.
Les dortoirs étaient grands et hauts de plafonds avec chacun une cinquantaine de lits et d’immenses fenêtres sans rideaux derriere lesquelles on pouvait voir l’ombre noire des platanes de la cour. Il y avait trois dortoirs en enfiladeet ils comuniquaient entre eux par deux portes qui donnaient sur le C1, qui bizarrement était au milieu. En silence dans la pénombre Jésus, Leroy et quelques autre rejoignaient leur C3, à l’autre bout. Pour l’heure ils étaient libres de Momo, mais pas de son heritage cuisant qui durerait jusqu’à demain, jusqu’à ce que peut-être il repasse une couche.
Il fallait ne pas faire de bruit, surtout ne pas reveiller l’autre abruti du dortoir des grands qui n’avait rien à envier à Momo, sauf peut-être de savoir lire, fusse-t-il à l’envers. L’abruti c’était lucien. Lucien le gros con qui ne s’interressait qu’à la muscu et à son Kredler 50, avec lequel il penetrait la cour en pétaradant, croyant que c’était la beflan. Il avait des bras comme trois fois les cuisses à Jésus et le quotien intellectuel qui allait avec. C’était le fils du surgé, qui lui aussi valait son pesant de souffrance. Il fallait faire gaffe à Lucien qui ne perdait jamaiss une occase de démontrer la force qu’il cultivait. Lui non plus ne faisait pas semblant de taper et on pouvait tres bien se retrouver de retour de C2 avec ses boursouflures, et se prendre un pain dans le ventre, ou se faire serrer dans ses gros bras jusqu’à moitié etouffer. Il suffisait pour ça de l’avoir reveillé d’un coup d’orteil malheureux contre le pied d’un lit ou d’avaoir trop fort plongé dans le sien faisant grincer les ressorts. Evidement cet enfoiré avait le sommeil leger, et il avait grandit ici, il connaissait tous les bruits de la maison comme un marin ceux de son bateau. Alors Leroy et Jesus marchaient sur des oeufs pour aller prendre dans un trou de leur matelas une Gauloise ou deux, puis silencieusement longeant la cinquantaine de dormeurs; ils passaient les deux rangées de lavabos pour aller tout au fond dans l’antichambre des chiottes sans portes. Là ils étaient “tranquiles”. Quatre autres étaient déjà là et sursauterent à l’arrivée du duo qui montait sur le radiateur, pour fumer accoudés à la petite fenêtre, qui elle donnait sur une minuscule cour aveugle et sans issue, cinq metres plus bas.
Jésus avait mal partout, jusqu’au fin fond de son esprit où se livrait encore l’epuisante bataille de sa haine contre son impuissance. Il n’était pas facile de se debarrasser comme ça de la peur, de la vigilance face aux coups de regle, de cette envie de meurtre et d’avoir quinze ans de kung-fu dans les pattes pour sortir des chiottes defoncer la gueule à Lucien, ravager le C1, arriver devant la guitoune du C2 la bave aux lêvres, et en finir avec ce fils de pute de Momo. Il était encore febrile et tirait sur son clope comme si c’était de l’oxygene, et regardait les autres faire “la chaine”. Faire “la chaine”, c’était prendre la bite de son voisin de droite, le branler pendant que lui faisait pareil de son coté, et ainsi de suite jusqu’au premier. Mais faire la chaine était bien plus que ça. Dans l’obscurité qui decoupait les visages, faire la chaine c’était la Pointe Du Raz, le dernier bastion. La quête n’était pas de la tendresse pour repondre à la violence des pions. De tendresse il n’était pas question, encore moins d’homosexualité, d’un desir quelquonque, c’est à peine s’ils faisaient gaffe à qui appartenait la bite qu’ils branlaient comme des pis de chevre, et qui s’occupait d’eux. La violence était là, faisant partie de l’histoire, mais cette violence ils l’avaient choisie. C’était peut-être les seuls instants de ces longues semaines passées là-bas, les seuls instants de choix, de liberté relative malgré la permanente promiscuité.
Jésus descendit du radiateur et pris sa place dans la chaine. Alors petit à petit il s’entit l’envahir, le cri, le cri des autres, le cri du silence des chiottes.
Alors il aurait voulu cracher, cracher sa haine, sa douleur, son incomprehension, cracher ses question, cracher l’injustice du noir, du blanc, sur le cadavre de Momo, sur ses tripes fumantes de sa mère, son père et tous ses ancêtres.
Alors Jésus s’integrait au cri, de plus en plus il criait aussi. Jésus criait. Jésus crachait. Jésus criait son crachat. Jésus crachait son cri.
Alors comme les autre il crachait tout ce qu’il avait. Trois malheureuses goutes qui secouaient son corps de spasmes liberateurs . Il sentait flêchir ses genoux à mesure que se fermaient ses yeuxmais il restait debout illustrant son état par un geste plus rapide sur son voisin qui ne manquait pas de s’en exiter lui-même et ainsi de suite. Les trois goutes tomberent sur le sol qui collait aux semelles. Il quitta la chaine et remontait sur le radiateur pour une derniere Goldo. Il voyait le lune en haut des quatre murs, qui laissait tomber dru ses froids rayons blancs. Il n’y avait absolument rien à regarder dans cette cour sauf qu’elle avait quand même l’interet de ne pas faire partie de l’ecole, et ces quatres metres carrés prisonniers, faisaient dans leur malheur et malgré tout, bien partie du dehors. La preuve que derriere ces murs il y avait bien quelque chose, une impasse peut-être mais quelque chose quand même. Jésus se voyait déjà, accroché aux rayons de lune comme à des draps noués, rejoindre le monde qu’il n’avait vu depuis trois semaines. Oui souviens toi Jésus, ce monde où les gens rigolent, où tu as même le droit de dire non , ce monde d’action, de passion et de mouvement. Ce monde qu’il te plaisait tant d’emmerder.
Il devait être une heure du mat quand il regagnait son lit. C’est ici qu’il avait dû apprendre à le faire au carré comme à l’armée. Le matin un lit mal fait ravissait Lucien qui s’empressait de le foutre en l’air faisant prendre du retard à l’infortuné qui trouvait là son ticket du soir pour le C2. Mais ça c’était pour demain.Avant ça il fallait déjà réussir à dormir. A oublier la douleur des cuisses, à faire la paix avec ce petit corps enflamé qui pleurait sans larmes qui hurlait sans un son. Il fallait vider son esprit, trouver dans ses pensées quelque chose sur lequel s’assoir, un angle nouveau qui pourrait permettre de comprendre cette haine poisseuse qui chaque jour le penétrait un peu plus. Il fallait oublier l’enorme poster de Michel Sardou qui se devinait dans la pénombre du dortoir, avec sa gueule de gros pédé, la bouche en avant. Il fallait faire taire tout ça, s’en durcir l’âme, fermer les yeux et reprendre des forces. Demain nous reserve son lot d’injustice, son lot de bêtise et de mechanceté de haine et de violence.
Demain les Argentins vont continuer à diparaître et leurs mères à pleurer, les Chiliens se faire torturer et parquer dans des stades, les oranges de Franco auront le gout du silence et des prisons bien remplies. Mais demain le Che continuera à faire rêver les opprimés, plantant une graine de revolution dans tous les poings levés, demain les Vietnamiens mettrons un peu plus chaque jour leur patée à ces enculés d’Americains et p’tet’ bien qu’un peu de leur putain de napalm giclera jusqu’ici pour foutre le feux à la guerite de Momo, à ce putain de pensionnat de merde.
Il finit par s’endormir, bercé par la douce chaleur de ses fantasmes.
Le matin vers six heures c’était le bruit violent du vieil intérupteur à boule qui réveillait Jésus en sursaut, bien avant le vombrissement des néons du plafond qui crachaient la vérité de la vie sur les yeux à peine ouverts. Il fallait faire vite, faire son lit avec une équerre, courir faire rapidement sa crotte, se laver les dents et se mètre au garde à vous au pied de son lit. Alors une fois prêts pour former les rangs, le dernier, parce qu’il y a toujours un dernier, se prenait un méchant coup de pompe dans le cul. Alors s’ouvrait enfin la serrure de la petite porte du fond qui donnait sur l’escalier menant à la cour. Ils traversaient pendant que du bâtiment d’en face dégoulinait le rang des filles. La plupart étaient des dures qui venaient de banlieues méchantes et étaient loin de faire du gringue aux garçons. À un sourire elle répondait d’un doigt, on sait lequel. Mais quelques “amitiés” se nouaient et certaines finissaient quand même pour de grand élus chanceux, par un flirt dans les chiottes.
Il valait mieux être parmi les premiers à pénétrer le réfectoire pour pouvoir en passant piquer le beurre des autres.
Alors, s'asseyant c’est là qu’ils redécouvraient la sale gueule du “Père” Ramon. Le Ramon était un enculé d’au moins deux mètres, il avait la tronche à la Lee Van Clift sauf que lui il était pas bronzé. Il était même d’un blanc méchant derrière sa fine moustache de Zorro, et à lui tout seul il personnifiait la haine, la rage contenue et la soumission des pensionnaires. Il avait des mains qui aurait pu servir de raquettes pour un tennis avec des balles en béton. Il fallait toujours guetter cet enfoiré qui était deux fois plus vicieux que ce qui était marqué en gros sur son front. Il venait par derrière te foutre une mandale dans l’oreille sans même que tu saches pourquoi. Lui savait, ça lui suffisait. Il avait vu passer des générations de gamin et ne se souciait pas de leur nom, mais se souvenait de leur numéro et avait dans son tirage des numéros fétiches. Ces numéros qu’ils avaient tous cousus à l’intérieur du col et sur les sous-vêtements. Pour le Ramon, Jésus s’appellait 74.Le Père Ramon baragouinait un espèce de français zozotant et on s’en prenait une illico si on le faisait répéter. Certains disaient que c’était un ancien boxeur et que c’est pour ça qu’il aimait taper, et taper fort. Ce qu’il préférait c’était l’humiliation. Il adorait corriger un élève devant la cour entière, mise en rang pour l’occasion. Il le mettait à genoux en faisant pleuvoir sur lui des coups de marteaux et ne s’arrêtait que devant la liquéfaction du gamin, à moitié assommé, au bord de la crise de nerfs. À coté de ça le C2 c’était des vacances.
Jésus finissait rapidement son ptit dej pour sortir parmi les premiers, profiter ce ce court laps de temps de tranquillité dans un cour à moitié vide et exempte d’un Lucien qui comme chaque matin en avait encore pour cinq minutes à se bâfrer. C’est là que derrière un platane Jésus retrouvait Leroy et quelques autres pour le summum de la jouissance, le solide radeau d’une affirmation, si petite soit-elle.
Mélangée avec le goût de la chicorée encore present cette Gauloise sans filtre était le meilleur de leur vie et les petits filets de fumée escamotés disaient merde au monde entier.
Alors Lucien repus de ses tartines, replantait des deux pieds sa connerie dans la cour. D’un bref regard circulaire il trouvait quelqu'un à qui faire mal, mais il préférait les fumeurs avec qui il pouvait s’amuser à fond. Sachant qu’à son arrivée ils planquaient leur clope allumé dans le creux de la main à l’intérieur de leurs poches, il arrivait rapidement pour leur dire des trucs du genre hein Jésus t’es mon pote, et d’un coup les prenait dans ses gros bras stupides jusqu’à ce qu’il soit sûr qu’ils se cramaient la paume. Alors il disait ça va Jésus? Il fallait répondre oui, Lucien, tout va très bien.
Ils auraient pu dire aussi, aïe enculé tu m’as brûlé! Mais ce fût prendre un abonnement en première pour le C2.
Commentaires
rien à foutre de ta vie de merde
lun, 30/11/2009 - 20:45 — RAS depuis la c...la grosseur à José
mar, 01/12/2009 - 21:40 — RAS depuis la c...Pages