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YEMEN

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ici reproduit un article de Claude Angeli paru dans Le Canard enchaîné, n°5113, mercredi 31 octobre 2018 :

Cobelligérance inavouable de la France au Yémen.

Hollande l'a pratiquée dès 2015, et Macron a pris le relais. A la grande satisfaction des Saoudiens.

"NOTRE PARTICIPATION discrète, voire souvent clandestine, à la guerre du Yémen pourrait faire l'objet d'une commission d'enquête parlementaire, ironise un diplomate. Mais il n'en sera bien sûr pas question." Cette implication de la France dans cette guerre civile, au côté de l'Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, mériterait pourtant que les élus osent enfin s'y intéresser, car il ne s'agit pas seulement de ventes d'armes et d'intérêts commerciaux, mais des décisions très personnelles de deux présidents.
En 2015, François Hollande approuve, après Barack Obama, la formation à la va-vite d'une coalition d'une dizaine de pays musulmans sunnites, dirigée par l'Arabie saoudite. Pendant plus de trois ans, les coalisés obtiendront le soutien politique et militaire de la France. Mais cela ne saurait suffire, car ces méchants guerriers ravagent le Yémen sans même être capables de l'emporter. Aussi les services français leur fournissent-ils, à l'instar des Américains, des renseignements sur les positions tenues par les rebelles chiites houtis, obtenues souvent par satellite. Mieux : des commandos des forces spéciales arpentent clandestinement le pays pour guider les bombardiers saoudiens et émiratis, que des appareils de l'US Air Force ravitaillent en vol. Selon un diplomate, ces militaires français surveillent aussi "les activités de Daech et d'Al-Qaida, qui profitent de ce conflit pour contrôler certaines zones du Yémen."

Malaises présidentiels

Crise humanitaire, choléra, famine, millions de Yéménites sans assistance médicale, photos d'enfants décharnés dans la presse internationale, crimes de guerre dénoncés par l'ONU, dont sont responsables les deux camps en présence : le bilan de cette guerre est très lourd. Et cette cobelligérance avec les Saoudiens, que pratiquent aussi les Américains, explique en partie le malaise et les dérobades d'Emmanuel Macron dès qu'un journaliste ose lui poser une question sur les ventes d'armes françaises et ses relations personnelles avec nos chers clients saoudiens. Les exemples ne manquent pas.
Le 12 octobre à Erevan, en Arménie, le Président se veut péremptoire : "Il est faux de dire que l'Arabie saoudite est un grand client (...) Nous avons avec [elle et ] les Emirats arabes unis un partenariat (...), parce que la lutte contre le terrorisme se fait aussi avec ces Etats." C'est une plaisanterie : ces deux pays ont financé les divers mouvements djihadistes, et "Le Canard" n'est pas le seul média à le dire.
Sur ordre de Macron, munis des éléments de langage fournis par l'Elysée, Jean-Yves Le Drian, le porte-parole du Quai d'Orsay, et Florence Parly, la ministre des Armées, se montrent discrets ou bredouillent. A cette dernière, le mérite du propos le plus extravagant : "L'Arabie saoudite utilise les armes que nous lui avons fournies pour se défendre."
Puis, le 21 octobre, quand Merkel exhorte ses partenaires européens et américains à cesser toute vente d'armes aux coalisés, elle se fait sèchement renvoyer dans les cordes par Macron : "C'est de la démagogie de dire : "Il faut arrêter de vendre des armes", ça n'a rien à voir avec l'affaire Khashoggi (le journaliste assassiné dans le consulat saoudien d'Istanbul). Si on veut prendre des sanctions, il faut [aussi] cesser de vendre des véhicules." Hasard : l'Allemagne vend beaucoup de voitures...
Voilà quatre mois, on vient seulement de l'apprendre, Macron avait cru bon de proposer aux pays concernés par ce conflit - Etats-Unis compris - une opération internationale de déminage des abords du port d'Al-Hodeïda, tenu par les rebelles, où parviennent encore les aides humanitaires fournies par l'ONU. Une précision, en passant : des corvettes saoudiennes (de fabrication française) exercent un blocus des côtes yéménites et de ce port.
Le 27 juin, à Paris, s'est donc ouverte une conférence où devaient se retrouver, comme le souhaitait l'Elysée, les ambassadeurs des Etats impliqués dans cette guerre. Mais il a fallu remplacer au débotté ces diplomates par des experts internationaux, car plusieurs invités n'admettaient pas que la France veuille coprésider cette conférence avec l'Arabie saoudite. Conclusion : un échec diplomatique et personel pour le cobelligérant Macron."
Claude Angeli
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Dernier élément de langage fourni par l'Elysée, et que Florence Parly a utilisé le 30 octobre au matin sur RMC : " Cette guerre est horrible (en voilà, une nouvelle !), et il faut que cela cesse." Si quelqu'un trouve quelque chose de plus intelligent à dire, qu'il téléphone à l'Elysée.
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Pour aller plus loin, je vous invite à découvrir la compagnie de théâtre Un Pas de Côté et le travail de Nicolas Lambert, notamment la pièce "Le maniement des larmes" concernant la vente d'armes par la France et plus particulièrement l'affaire Karachi. (et pour aller encore plus loin, leur deux autres pièces : "Elf, la pompe Afrique" et "Avenir radieux, une fission française")...les textes des pièces sont publiés aux éditions L'Echappée)