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Que vaut Montaigne par delà les monts et les vaux ?

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La forêt éclairée d'un vieux ciel d'automne pâlot sombrait doucement dans la terre sourde. Aujourd'hui les nuages lourds crispant de menaces pesaient sur nos têtes couvertes de feutres passés aux couleurs terriennes.

L'ombre jeteuse de fraîcheurs tombait comme un aigle vorace et vous prenait sur place comme une fin du monde. Nos entrailles remuaient de sensations lugubres, nous avions des mines navrées et un besoin de sérénité nous faisait mal.

Des prières secouaient l'air détrempé. Des pèlerins, cohortes quelconques, peuplade basse de raisons, mélanges d'humilités serviles et de fiertés folles se dirigeaient vers la grandiloquente cathédrale sise à quelques lieux de ce piètre couloir découpé dans l'immense nature humide que nous longions précautionneusement sur un chemin peu large, terreux, pitoyable de qualité.

Et nous songions aux loups par hordes qui vivaient dans cette mer de troncs, dans ce vertige verdoyant où l'enfer d'ici niche ses monstres dans des tanières inopinées.

Une brume venait au-dessus des arbres et semblait obligeamment garder une distance avec nous humains en goguette attristée, la dissidence de cette vapeur à ce mêler à nous m'intriguait et me soulageait aussi.

Des chevaux d'allures m'accompagnaient chargés de prestiges, remuant ces destriers valaient de l'or et ils étaient bien couverts, tout entourés d'attentions intéressés.

Je n'avais pas fait de long chemins depuis fort longtemps et la fatigue du coup me traversait vertement. La sape du temps écoulé sondait mes os patiemment et me donnait une lassitude, me rendant taciturne, réfléchi plus qu'à la coutume et tout songeur sur le sort de notre vie coulante et sur sa conclusion venante.

Il n'avait pas plu ce coup-ci mais la route boueuse traînait une lenteur que les chariots dépenaillés ne pouvaient franchir qu'avec parcimonie.

Un noir sale aux reflets gris encombrait nos moindre pensées et assombrissait tout, stagnait durement sur nos désirs de jouissances. Empêtrés d'humeurs mélancoliques, nous étions figés dans un trop plein de vide affligeant.

Le soleil absent du jour manquait à beaucoup. Nous étions mornes dans ce cloaque endroit aux senteurs de déterrés. Le bois décomposé prenait ampleur dans les senteurs circulantes.

La campagne peu sûr mordait sur les visages, les âmes fermées des voyageurs ne finissaient pas de grimacer.

La merveille citadine et ses remparts sauveurs nous attendaient sciemment sur un sol pavé ou un carrosse put filer aisément à grand cris. Vivement la fin de cette intransigeante transhumance !

Dans ce sol,une tourbe indéfinie nous enlisait prestement dans le gluant et l'incohérence de nos démarches bringuebalantes.

Tandis qu'à quelques pas de bons marcheurs, loin de notre naufrage d'apeurés et si proches à vol de grives derrières d'épaisses murailles il y aurait une fête grandiose, des troubadours pleins de bagoûts, des voûtes en pierre, de solides abris et du vin grisant, tout cela finirait par nous mettre un teint rouge ampoulé à nos joues ternes.

Une mission me conduisait de route en route le long d'un pays épris de paix mais que le son de la guerre annoncée depuis belle lurette avait fini par atteindre avec son cortège de peurs.

La cruauté cynique avait mis le grappin ici, impitoyable et virevoltante, la mort se nourrissait de nous dans ces patelins abandonnés de toute royauté pour cause de dispersion et de distances et aussi finalement du peu de vergogne qui existait dans l'esprit des princes chanceux de naître dans des familles pourvus de connaissances mais si mal et si peu utilisées à bon escient.

Le manant avait fort à faire pour se faire valoir.

Ce territoire malade de ravages convulsait parfois, des clameurs surgissaient en éclair, des révoltes, des cris et des sauvageries libératoires s'élevaient le temps d'un brasier aussitôt étouffé à coup de cadavres mutilés et de sang séché.

La pression des nobles si fortes, leur incurie si criarde, et la misère à tout bout de champs cognant les paysans perdus loin de la ville bourgeoise et de ses manière hautaines.

Des cavaliers mandatés par un bourg s'envolaient à grandes enjambées éclaboussantes.

Sans doute un terroir, un moulin à défendre contre le risque de pillage et d'incendie pour éviter une disette presque certaine en ces temps incommodes.

Les prix des épis gonflaient faciles dans le désordre malencontreux où les profiteurs se liaient aisément pour faire affaire sur le dos des malheureux jetés dans un sort funeste.

Le réconfort spirituel ne devait pas suffire à remplir les ventres ni à consoler les dépossédés.

Sur terre s'arrachaient des combats des désirs ultimes de vivre fut-ce dans un achèvement sordide d'isolement.

J'avais entrevu les possibilités morbides du monde aveugle, effrayé de tourments et fermé sur lui-même.

Des réformes étaient nécessaire pour faire fondre cette engeance organisationnelle.

Mais de tous côté venaient les ardents causeurs faire flambe de leur science de paroles et de compliments pour se jouer des circonstances et diviser une communauté en proie aux passions avilissantes.

Des hautes tours apparurent, escortées d'un brouillard fumant frais. L'arrivée était proche. La ville forte était là, rocheuse, dressée de pierres et toute grandie d'émergence après ce périple dans une plaine forestière, dense de verdures montantes, enveloppantes et malsaines d'habitants.

Nous nous installâmes avec des mouvements d'abrutis. La fatigue ne cessait de nous accabler

Nous pûmes faire un feu avec la cité en vue, tout ce jaune chaud nous enchanta, cela nous mis enfin du baume sur nos consciences, elles s'allumaient peu à peu d'espérances comme des brindilles égarées prés de l'antre d'une cheminée rugissante, craquante de fagots secs et pétaradant..

De quoi se rassurer pour la nuit maintenant venue. Des lunes sans voir ma famille, des entrevus avec des gens intelligents au courant des caprices des vassaux et de la mentalité des petits seigneurs, somme toute d'agréables rencontres avec des gens censés dont l'existence fait paraître la vie meilleure.

Les événements cependant faisait bien peu cas de leur avis et c'est un fer poussé au blanc qui frappait à nue notre destinée rougie d'inconvenances graves.

Rien de bon dans l'avenir ne semblait pouvoir naître . Le bon peuple se dispersait, n'attendant pas se faire prendre dans des querelles d’intérêts sournois où leurs vies ne valaient rien. Manquait du bon sens et des volontés trempés.

J'avais su gagner la confiance de certains et correspondait avec des gens valables mais dont le pouvoir si limité n'influençait guère ceux dont l'appétit rendait le désir de guerre omniprésent.

Demain nous serons dans des murs me disait une voix chercheuse de rêve, demain nous discuteront saoulement, nous prendront soin de nous proprement, demain nantis d'un bien être langoureux, chaleureusement bercés de sourires, nous verrons fleurir un repos courtois, puis l'éveil par de jolies ripailles dans des tavernes boisées où une corne d'abondance de luxure nous donnera le gras à de bon moments...

A cet heure bien d'entre nous veilleront notre cause pour éviter une mort si prés de ce havre où nous espérons goûter un instant de répit complet.

Les troupes de malappris guettent et rôdent interminablement dans l'encre nocturne du couchant. Dans ces ténèbres court la bête irraisonnée.

Peu de nous dormirons tant est grande la crainte du dépouillement fatal.

Des déchaînés détrousseurs de paysans sévissent violemment, des bandes habiles et rapides s'entendent pour s'emparer et déchirer ce qui peut l'être.

Les flammes en torches dessinent nos parts d'ombres si belles et grandes prés des tentures toutes dressées face au gouffre du néant qui nous entoure dans l'ululement de la nuit carnassière.

Il nous faut cela, derrière la barrière de nos frayeurs, se trouve un fleuve de féroces envies de vivre qui donne véloce l'élancement de la dague pour endiguer à coup de sang versé la veulerie des agresseurs.

L'égorgement, la furie salutaire peut nous rendre service incommensurable même si la volonté de bonté y disparaît soudainement et fait place à un fait misérable. Nos bassesses sont impitoyables dans la fureur vécue.

Le prix de la survie est là et tout disparaît, dieux et diables dans l'affrontement instantané horriblement distancié, la maladresse n'a pas de pardon et l’instinct tout puissant dicte la conduite du massacre voulu.

Pour ce soir une bénédiction rassure la petite foule de croyants qui compose une part de notre convoi, le prêtre vigoureux et entêté donne des illusions de solidité, avec un sens du discours et des gestes précis il convainc un moment tout un parterre attentif de la présence divine au milieu de nous.

Pourtant l'animal avec sa foi ardente me semble plus un enthousiaste de surface qu'un naïf emporté, il sait diriger un monde mais ne sait où il va.

Je me suis allongé mais n'ait pu dormir, trop de chose me travaille la tête.

Et le corps en alerte d'un danger potentiel ne se laissait pas calmer en plus des douleurs venues du cumul de l'age. J'accuse des faiblesses, coût des déplacements fastidieux en zones incertaines.

L'aube me cueillera dans un recueillement, le soulagement d'atteindre un port où la vie me sera favorable avec certitude. La calme est là dans cette fin passagère des tribulations de ma pérégrination dans un cercle de démences toute humaine.