You are here

Un jour de Cédric

Primary tabs

Rubriques: 
Blog: 

 

Des maisons de bois hautes et colorées s'alignent sur une route montante. Une Chevrolet verte est conduite par un homme entre deux ages. Le ciel est bleu en ce jour de mai frais et tonique.

Le printemps pousse ses effluves sur le port à moins que des marchandises exotiques s'exhalent jusqu'à rejoindre l'habitacle du conducteur automobile.

Il est heureux, Cédric respire la santé avec une face pleine de bonne humeur, il va vite : Il a rendez-vous avec Steve.

C'est un bon ami de Cédric, de même profession, une identique enfance scabreuse, sauf que Steve ne s'est pas encombré de six enfants et des mères si attachantes qui les couvent sacrément. Steve est léger comme l'air gastrique.

A cette pensée, un léger malaise vertigineux envahit Cédric, la sensation d'être nulle part et partout à la fois, de quoi être nauséeux !

Pourquoi n-a-t-il pas fait les mêmes choix que ce compagnon si similaire par ailleurs.

Il est vrai que celui-ci est dépourvu de charge affective, il glisse furtivement de femme en femme sans prend pied en elle.

Soudain Cédric pâlit grave, hanté de ténèbres son visage se glace d'effroi, son travail, ses femmes, ses enfants disséminés en tant de contrées et le babillage marécageux de leur mères pouponnantes l'accablent d'une réalité empoisonnantes.

Steve est libre, il va tout le temps en ville et de Berlin à Londres en passant par Tokyo, il fait le toqué, il part en vrille et danse la quadrille, tête en l'air bienheureuse.

Cédric l'envie, pris d'une folie pitoyable. Cette rage le nargue navrement alors qu'une pluie frappante se plaît à lui tomber dessus à ce moment précis, coup d'un sort météorologique.

Il s'en fout parce qu'il a ce projet avec Steve, ce voyage à Madagascar, une île toute peuplée d'épatantes fleurs si variées dans leur colorations et leurs nuances constitutives : Un paradis pour nez, c'est un laboratoire et un jardin botanique à ciel ouvert, le géranium y est distillé ainsi que le vétiver. Ils vont se plaire la-bas et pourront s'allier sainement pour faire naître un fameux parfum qu'ils baptiseront Céteve même si parfois leur amitié se teinte d'une amertume pourpre.

Il passa devant le bar-restaurant le « Tournesol Rouge » dont l'enseigne aux lettres jaunes sortait du temps gris.

Steve devait l'attendre. Ils se virent, se saluèrent et parlèrent d'affaire, trouvant un terrain d'entente dans leur métier le tout devant du cognac et du whisky.

Sans souci pesant, virevoltant avec les mots Steve menait la conversation.

Soudain il se tourna vers la sortie et dit d'un ton gaillard :

« Antoine, quel plaisir de te revoir, t'as pas changé, toujours élégant en l'ancienne avec une chemise orange et un pantalon velours bordeaux. Tu chantes toujours dans les bals hivernaux ? »

L'autre mystérieux en diable, dans un silence sauvage le toisé comme une apparition mélancolique d'un revenant.

« Steve l'ensorceleur ! » finit d'articuler Antoine un peu décontenancé et penaud.

Cédric assistait à la scène en étant convaincu qu'un truc avait eu lieu, un problème entre ses deux hommes.

Antoine finit par atterrir sur une chaise tout en étant visiblement dans quelques nuages de vielles pensées enchevêtrées.

Pour le distraire de cet effarement laborieux, Steve lui présenta Cédric :

« Nous respirons le monde et nous lui donnons notre odorat ! »

« Bientôt l’Afrique et son essence mère ! » ajout-a-t-il

mais bientôt Antoine roulait des yeux en bille et avec véhémence apostropha Steve :

« Te souviens-tu d' Angelina, la fille du coureur de fond ?

« Oui ! » s'étonna Steve gratta le col de sa chemise blanche pour faire quelque chose.

 

 

Antoine la bouche maintenant sèche commanda du jus de carotte mâtiné de pétales de géranium blanc. Il avait du mal à parler, son visage glabre prenait des couleurs betteraves. Il était pris d'un tourment :

« Elle est …, elle est là-bas ! » finit-il par cracher.

Cédric trouva cela étrange et consolant à la fois, au moins lui n'avait pas connu cette folie amoureuse, d'aimer un être qui vit loin d'ici, même si bien des femmes l'occupaient.

Et pour distraire Antoine de son malheur Cédric raconta une histoire :

Il se souvenait d'un fait divers datant de trois ans environ, un homme habitant à dix kilomètres de San Francisco dans un lieu nommé Alexy avait découvert en rentrant trop tôt sa femme sur son amant dans le lit conjugal vieux de cent treize ans taillé dans un séquoia millénaire.

Il les avait assommé à coups d'ordinateur portable qu'il avait en main car il pratiquait les arts martiaux, puis avec une hache germanique d' un modèle celte et venue de la forêt noire et toujours affûtée il avait fendu le lit de bois.

Le couple illégitime dans les craquements et les coups sortirent en sursaut de leur inconscience, tétanisé mais sain et sauf.

Cédric et Steve connaissaient ce passionné de la nature à l'origine du drame évité.

Ils avaient du mal à trancher en ce qui le concernait, cet homme devant le choc reçu

avait trouvé ce subterfuge original pour défouler sa colère somme toute plutôt inoffensif. Il n'y avait pas eu de mort, ni de blessé. Cela finissait bien et de fait ils avaient gardé contact avec ce briseur de literie.

Depuis lors il vivait dans la montagne les invitant une fois dans une soirée ou était-ce une aube à crapahuter dans une partie d'un parc national dont la sève dispensée par la terre était un baume pour les nez de Cédric et Steve. Ils allèrent volontiers dans ce coin introuvable et tout à fait insolite.

Antoine s'était détendu, voyant ce travail fait Cédric laissant soin à ce hâbleur de Steve de continuer le récit. Il le fit avec grâce, tandis qu'Antoine buvait son jus de légume.

Il y a eu du surprenant, alors qu'ils pensaient avoir fini cette grande promenade voilà-t-il pas que leur guide s'exclama sans raison : « Nous devons aller en ville », et pourquoi faire donc ?

Ils y allèrent quand même avec une sensation que le temps était suspendu, trouvant un restant de verdure non loin de la mer. C'est là au milieu d'arbres rescapés de l'urbanisme et tous vieux et tous fort que leur ermite leur proposa de s'arrêter, il semblait que les branches en multitude se tendaient vers eux. Des esprits rôdaient pour sûr ! Où alors la fatigue les travaillaient. Un état chamanique leur venait d'ici, de là on ne sait jamais comment ça vient ces trucs mais on sait qu'ils sont là, les trois hommes étaient en silence, un vent léger soufflait.

« Et nous entendîmes des rires d'êtres proches et invisibles et nous n'avions pas peur car nous aussi nous étions un peu ailleurs, un peu à côté... » acheva de dire Steve.

Antoine définitivement remis d'aplomb pour cette fois-ci eut un grand sourire :

« C'est mirifique comme expérience, tout à fait cool et psychédélique ! »

Il se dirent au revoir puis Cédric et Steve achevèrent les finitions de leur expédition intercontinentale.

Reprenant sa voiture verte, il rentra chez lui pour régler les préparatifs de son voyage et prévenant trois mères de ses enfants de son déplacement.

Il ne savait pourquoi, cet Antoine l'avait beaucoup marqué.

L’après midi il joua aux chevaux puis au billard dans la salle des Arlequins. Un peu las de cette journée, il renonça à sortir et se fit du thé aux infusions amazoniennes.

Et sa nuit fut mouvementée : Il rêva d'une façon si réaliste qu'il crût que cela était vrai.

Une clairière d'arbres immenses et chamarrés, une cascade éclatante et un lac limpide.

Dedans nageait une femme visiblement nue.

Lui marchait sur des galets dans un léger costume souple et vert avec de vifs et épais traits bleus. Il se dit qu'il ressemblait à un lézard. Il prit un chemin vallonnant.

Une plaine herbeuse s'étendait autour.

Soudain il se persuada qu'il était en Afrique et que la nageuse était Angelina. Il la regarda, elle ne le voyait pas. Une sorte de brume scintillante voguait au-dessus de l'eau et faisait du bien à son regard.

A son réveil il était amoureux et savait qu'il ferait tout pour rencontrer cette Angelina africaine d'adoption.