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en grève 21

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Son silence a été pesant, violent pendant le reste de la journée.
J’ai proposé de rester une nuit et de repartir le lendemain mais ses derniers mots m’ont crucifié sur le siège de la voiture. Retour à Paris.
Le trajet fut bref, j’ai roulé très vite.
Je ne la voulais plus à mes cotés, je ne voulais plus de ces jambes mortes, de ces yeux morts de son esprit mort.
Je voulais de la vie à en rire, à en jouir.

Paris approche enfin, nous avale comme des fourmis.
Je me gare en vrac dans la rue et je la porte jusqu’à sa porte, la jetant presque sur le cuir de son fauteuil.
Elle ne m’a rien dit, même pas un merci du bout des lèvres, ses clés dans la main, elle a tourné la poignée et j’ai regardé sa carcasse de métal disparaitre dans le couloir noir.

Je redescends. Seul.

La voiture attend, les filles me jettent encore un regard amusé mais cette fois j’y décerne une pointe de tendresse. Elles ont compris que je ne voulais pas de mal à leur « mémé ». Si elles savaient qui est cette mémé.
Je déplace ma voiture et reviens à pied.
Le rideau de fer chez Hakim est baissé à moitié mais il y a encore de la lumière et du bruit. Un bruit de vie, des sons que je veux pour moi.
Je passe la tête en dessous de la herse.

« Antoine ! viens ! viens ! entre ! »

Je me glisse sous le rideau, la boutique est pleine, au moins deux douzaines de personnes habitent le lieu, tous le visage éclairé par les lumières d’une télé accrochée dans le coin de la pièce.
L’image est principalement verte. Du foot.

« c’est la CAN, Antoine, c’est l’Algérie. »

Dans les yeux d’Hakim, luisent doucement les éclairs d’une folie que je déteste, celle qui pousse à tuer pour un bout de cuir, celle qui fait tendre les bras dans les stades et chanter les horreurs du crétin d’en face.

Je prends le siège de camping que me dresse l’épicier et m’assois au milieu de ces supporters, tous verts, blancs et rouges.
Ils crient, ils frissonnent, se révoltent. Ils expriment ce que je sens sans avoir besoin de ma haine informe. La leur est sur le terrain.
Le spectacle n’est définitivement pas sur l’écran.
D’un geste, je saisis la bière qu’une main inconnue me tend, j’en descends les trois-quarts. Les supporters sont jeunes et vieux. Blancs, noirs, arabes, femmes et hommes. Quelques gamins hurlent au premier rang.
Je me demande comment une telle folie peut gagner tout le monde.
Je me souviens un instant de ces crétins qui venaient à mes stages de formation et qui parlaient baballe pendant les pauses cigarettes que je partageais avec eux.
Ils me questionnaient immanquablement sur ma marque de ville préférée, ma marque de joueur préféré, ma marque de championnat préféré. Quand je répondais courtoisement que je ne suivais pas le foot, ils arrêtaient leur geste un instant, suspendant toute leur réflexion pour comprendre ma réponse, encéphalogramme plat, puis ils se retournaient entre eux, baissant la voix comme pour cacher une vérité.

Ici, il n’y a pas de marque, c’est étrange. Je me fous des vingt deux décérébrés qui courent sur le carré mais je me sens bien. Comme dans un univers qu’il m’est impossible de reconnaitre mais que j’ai connu longtemps auparavant.
Je ne pense pas à ma femme, je ne pense pas à la vieille, je ne pense pas à Marie.
Je ne pense à rien d’autre qu’à moi et je reprends une bière.
Hakim ne compte rien ce soir, tout le magasin peut être pillé mais étrangement personne n’abuse. Sauf moi.
La troisième bière arrive à la fin de la première mi-temps. C’est tendu, le match ne semble pas évoluer. Hakim se lève et sort une cigarette. Il est triste. C’est drôle.
Les cris se sont arrêtés, les spectateurs se lèvent ou restent assis. Plus un seul ne regarde l’écran, ils marchent sur place comme pour se garder chaud. Certains discutent tout bas entre eux. Ils boivent un peu, fument un peu, roulent quelques joints.
En fait, ils communient tellement qu’ils sont dans les vestiaires. Avec les joueurs.
Et moi je ne suis nulle part. Je tire une taffe sur un gros cône qui passe à ma portée, aperçois un sourire un peu triste signifiant bien des choses, des commentaires sportifs dans un geste de la main. Ils sont touchants finalement.
La pub s’arrête, l’écran revient. Tout le monde se jette sur les sièges, c’est reparti.
Un nouveau joint m’arrive et ne repart pas.
De toute façon tout le monde s’en fout.
Je me lève, tape l’épaule d’Hakim pour lui signifier mon départ, il ne réagit même pas.
Je sors.

La rue est vide en dehors des filles.
Les petits écrans brillent presque à toutes les fenêtres, les cris retentissent partout.
Je n’entends même pas mes pieds qui claquent cette rue où j’aimerai imaginer la lune en étoile de mer.
Un sourire nostalgique.
Le shit m’a fait du bien, l’alcool m’a remis, la solitude me démet. Les filles me sourient, finalement, je suis le seul client ce soir, le seul badaud. Déchiré, défonce mais présent. C’est pas rien.

« et toubab, tu prends un baptême de l’air ? »

C’est une grosse noire, immense, qui me dépasse de dix bons centimètres ; je lui souris. Pourquoi pas.
J’ai un doute sur la nature réelle de son sexe, mais le rire qu’elle déploie sur ces pavés est un tapis rouge.

« allez mon ami, faut que t’y passes, comme tout le monde »

Et elle me saisit le bras, je la suis, un sourire béat sur les lèvres, évitant les marches que je sens se dérober sous mes talons, son bras puissant me redresse, me traine, me soulève.
Ma tête tourne mais je suis bien. Si bien. La chambre s’ouvre tellement haut dans le ciel. Par la fenêtre je vois mon appart. Je ris et me laisse tomber sur un sofa. Elle rit aussi, du moins, je le crois. Le shit brûle de nouveau, l’alcool aussi.
Puis. Rien.

Je ne crois pas avoir résisté longtemps. Juste le temps de regarder une dernière fois ses mains qui se tiennent comme deux morceaux de bois secs sur ses cuisses puis j’ai posé mon regard sur son visage, sur ses yeux blancs.
La plage est là, le sable et la vieille carcasse métallique.
Sans surprise puisque plus rien ne m’étonne depuis trop longtemps, je regarde ses rétines qui s’agrandissent, qui s’assombrissent, perdent progressivement le voile. Ses lèvres se contractent sous l’effort. Mon visage s’approche encore. Je pèse sur les bras de la chaise roulante.
Sa respiration est lente. Je sens qu’une chose craque quelque part, le dernier fil qui retient le monde est en train de casser.
Le silence se fait plus lourd, même le vent s’est calmé ou alors je ne l’entends plus.
Je ne perçois même plus les vagues, tout est remplacé par une forme de grondement profond.
Mes yeux piquent, je n’arrive pas à ciller et ma vue se trouble doucement, la lumière me fait mal, elle gagne tout mon champ de vision progressivement.
Sous mes mains, le sable a disparu et la moiteur d’un ventre mou le remplace.
A travers ce brouillard j’arrive encore à percevoir ces deux yeux écarquillés, totalement noirs maintenant, plus de traces blanches mais deux orbites sombres et vides qui m’aspirent.
Le grondement est incessant mais je sais qu’il vient de ma tête, de mon corps. C’est peut être mon cœur qui me dit de revenir, mon souffle qui arrache les dernières bribes d’oxygène à l’air de mes poumons.
Je sens couler une sueur acre sur mon corps. Une main glaciale se pose sur mon bras, je frissonne mais ne la perçois bientôt plus. Elle est en moi, sur mes os, fermée pour m’entraîner à tomber. Mon esprit est fou, des couleurs traversent la brûlure de mes yeux, des flashs violents, aiguisés comme des lames les transpercent.
J’ai peur bordel.
J’ai peur de crever !
Elle est en train de me tuer !
J’ouvre la bouche, ma gorge est un filet d’air, pas un son ne sort non plus. Je puise quelque part, là où devraient être les dernières réserves.
Rien.
Je suis en train de crever.
Le grondement est un cri strident, déchirant, suraigu. Sous mes yeux, je sens des pointes qui travaillent, quelque chose de grouillant, de destructeur.
La peur blanche, la peur qui fait voler des milliers de points écarlates comme des vers affamés.
Le goût de sang dans ma gorge et des lèvres, molles, froides, fripées qui se posent sur les miennes.
Je sens mes joues se gonfler sous l’effort d’un air vicié qui veut me violer. Je résiste mais c’est perdu, il franchit mes dents, empoisonne ma langue et force mes poumons.
Je suis perdu.
Je m’effondre.

Maintenant il fait noir. Et je suis bien.

Le sol est froid, mélangé de terre et d’humus en pourriture, c’est un matelas mou qui recueille mon corps, c’est ma première sensation.
Une question. Une seule.
Mort ?
Puis mes yeux s’ouvrent, je vois.
Des piliers noirs, dégoulinants de liqueur grasse, plantés profondément dans le sol. Ils ne soutiennent rien à part un ciel blanc sans nuages ou sans soleil.
Sans couleur non plus, sans vent, sans parfum.
Je me suis levé, je n’ai pas cherché à savoir si j’étais fou. Je marche maintenant en appuyant mes mains sur ces mats qui cherchent le vent.
Ce sont des arbres, serrés les uns contre les autres comme pour se tenir chaud en sachant que jamais plus leurs feuilles ne renaîtront. Des barreaux d’une prison végétale, de lignine mourante en fibres séchées, ils se fossilisent comme frappés par un fléau nucléaire.
Mes pieds sont nus, je suis nu et pourtant je n’ai pas froid, il n’y a pas de température, pas de sensations.
Je ne sens rien, je n’entends rien et mes mains qui s’appuient à ces béquilles sont comme des morceaux de chair mortes, actives mais sans vie. Sans douleur.
Quelques fines gouttelettes perlent à la surface de ma peau, à chaque contact avec les arbres mon derme se fend contre les lames acérées de l’écorce.
Je regarde ce liquide vital, il est gris, presque noir mais pas rouge.
Je ne sens pas cette douleur, je ne sens rien. Mes pas seulement avancent toujours.
Je ne comprends pas mais les questions semblent ne pas vouloir se poser.
Mon cerveau ne dit rien, ne sent rien. Les arbres n’ont pas de branches, il n’y a aucune vie ici.
C’est bien, reposant de ne plus sentir aucune angoisse, plus de peur, plus d’amour, plus de joie. Pas de mémoire que les besoins primordiaux d’un corps qui domine mon esprit.
Juste ce sentiment bestial d’avancer, pour l’envie de marcher vers une direction que je connais mais que je ne réalise pas.
L’horizon est toujours noir des barreaux de ma cage.

Puis lentement, dans le brouillard épais de mon cerveau, une étincelle minuscule, elle enflamme un simple coin de la ouate qui m’embrume.
La fibre brûle doucement, mes yeux se tournent vers le ciel. Mes narines palpitent à la recherche d’un parfum, une puanteur animale qui monte lentement.
Je sais que ce ne sont pas les arbres, ni le sol, ni ma peau. Sous mes os, je sens battre mon cœur, il va plus vite, il prépare ma fuite. Mes muscles chauffent et se contractent.
C’est elle.
Elle.
Maintenant, je sais : cette sensation. C’est la peur. Instinctive, bestiale et elle jette mes pas plus vite entre ces arbres.
Mes oreilles sourdes me donnent à entendre un craquement lointain de branchages, un bruissement de terre qu’on arrache brutalement.
Je cours.
Mes yeux cherchent les mouvements mais pour le moment, il n’y a rien.
Mes doigts jettent de plus en plus les signaux de la douleur des coupures qui me lacèrent la peau.
J’ai froid enfin mais je cours plus vite, plus vite.
Pas assez vite. Elle approche et son odeur est plus forte. Les arbres tombent derrière moi, je les entends qui craquent. Dominos noirs, je suis un pion blanc qui fuit.
Le sol est happant, traître, il se meut en boue collante pour me piéger.
Un arbre s’abat à quelques mètres à ma droite, je ne m’arrête pas et cours plus vite. Mes pieds me font mal, mes mains, mes bras.
Mes poumons brûlent. La densité de la forêt grandit, des branches basses apparaissent et me coupent les chevilles, je ne peux pas les éviter.
Tout me retient encore ici.
Mes yeux se plissent et je perçois autre chose entre les arbres, une autre couleur. La fin de la prison.
Je sais d’instinct qu’elle ne me suivra pas.
Elle a trop peur.
J’accélère autant que mon corps à la limite de la rupture le peut encore. Je ressens le piège des mâchoires puissantes qui s’approchent, je suis l’animal chassé.
Le souffle est dans ma nuque, brûlant, envoûtant.
Il me réchauffe la peau, me donne presque envie de m’arrêter puisque la course est vaine, perdue d’avance.
Les arbres s’écartent sur mon passage, tombent et se fracassent sous le sien.
Je ne peux pas me retourner, ça aussi je le sais.
Je cours pour sauver quelque chose.
Plus vite et cette couleur qui apparaît nettement entre les arbres, son souffle dans mon dos qui commence à me brûler. Je ressens tout maintenant. Toute la douleur surtout et la panique, la peur, la haine. Sa haine.
Mes cheveux roussissent sur ma nuque, je sens la violence qui la déchire, l’embrase.
Plus que quelques arbres… quelques arbres.
Encore.
Toujours quelques pas à faire, en trop.
Ses pattes, son dard tendu, son venin, je ne sais pas, je trébuche et roule sur quelques mètres.
La lisière est là à moins d’un mètre, je rampe follement, écorchant mon ventre nu sur le sol rocailleux. Le rideau de bois assassin se déchire.
Mes mains attrapent une herbe humide et je me tracte comme je peux dans ce monde. J’arrache les brins verts, je me tortille comme un vers.
Derrière moi, un hurlement puissant, je n’ose pas regarder mais je perçois une masse informe, noire, le cri enflamme le décor. Mon pied, plus que mon pied.
Je reprends vie, mon esprit explose dans ce hurlement et la peur fait place à autre chose. La terreur.
Des milliers de questions jaillissent mais une seule sensation domine. Ce cri est humain, horriblement humain.
Je me retourne enfin.
La barrière de troncs m’empêche de voir quoi que ce soit. Je sens les mouvements de la masse, son cri qui diminue. Les pointes des cimes ondulent encore un peu.
Elle n’a pas bougé. Je le sens de tout mon être, elle attend juste et m’observe.
Dans l’obscurité épaisse de son monde, elle sait qu’elle gagnera la guerre.
Elle n’en doute pas.
Moi non plus.

Les frissons sont partout, la sueur jusque dans ma bouche.
J’ouvre les yeux. La grosse est assise dans le sofa, je suis dans le lit.

« Allez mon ami, faut que tu dégages »

Elle boutonne sa robe en vinyle noir, comprimant ses immenses mamelles pour les faire pigeonner.
Elle attrape du bout des doigts sa jupe assortie. Je regarde ses énormes fesses couvrant un string à couper le beurre.

« Qu’est ce que…
- Rien du tout ! ta crevette était trop cuite »

Elle éclate de rire.

« Mais comme tu as payé pour deux heures, je t’ai laissé roupiller »

La pièce est propre, coloré, un véritable paradis de la brousse, des masques africains ornent les murs, une table en faux pied d’éléphant accueille un panier en osier rouge, vert et jaune remplis de capotes. Un djembé traine dans un coin, la lumière est tamisée mais pas dans les tons roses que je connais, c’est du jaune, de l’ocre presque. De l’Afrique jusque dans les parfums d’épices et d’herbes fumées.

« T’es d’où ?
- De sarcelles. »

Elle me sourit, gentiment, sans aucune preuve de sa condition.

« Mais les clients veulent de l’exotisme, mon ami, ils payent pour ça, alors je leur en donne. Rhabille-toi, je dois aller bosser.
- Je ne peux pas me lever
- Tu m’étonnes. Avec ce que tu t’es mis dans la tronche…
- Je peux rester encore un peu ?
- Allonges alors »

Elle frotte doucement son pouce et son index dans le geste universel.
Je cherche des yeux mes habits, mon pantalon est roulé en boule dans un coin de la pièce.

« Cherche pas ton blé, t’en as plus, je suis pas donné. »

Je tente de me redresser sur un coude mais ma tête hurle. Je lâche prise.
Elle soupire.

« Et puis laisse tomber, de toute façon, ce soir c’est mort, ils sont tous à mater le match »

Elle se déshabille et vient s’allonger sur le lit à coté de moi.

« Par contre, ne te crois pas obliger de me ploter, t’as plus de rond, t’as plus de marron. »

Aucun risque.
Elle se penche et saisit une petite boite sur la table de nuit. Je devine d’emblée le contenu, de la poudre blanche. Elle en sort deux sachets de thé qu’elle jette dans des tasses et branche dans le même geste la bouilloire au pied du lit.

« Alors la vieille ?
- Quoi ?
- Alors elle t’a fait le coup de Deauville ?
- Comment t’es au courant ?
- Elle le fait à tout le monde… »

C’est étrange comme cette réalité ne me lâche pas. Elle revient chaque fois qu’une porte s’ouvre, chaque fois qu’une bouche s’ouvre.
La grosse sourit, elle laisse flotter ces mots. Je regarde par la fenêtre le spectacle de mon propre appartement plongé dans le noir et dans le reflet de la vitre mon corps maigre, poisseux, blanc allongé à coté de ce monceau noir, vivant, vibrant, riant. La vie.

« tu connaissais Marie ?
- Bien sûr… entre collègues »

Le petit claquement sec de la bouilloire l’interrompt mais j’ai l’impression qu’elle n’allait pas continuer de toute façon.
Elle verse le liquide fumant et se penche pour attraper les tasses. Elle m’en tend une.
Je déteste le thé mais j’ai besoin d’eau, même aromatisée à la plante de vieux.

« Marie, c’était un pauvre fille, mais ça tu le sais déjà.
- Oui.
- Tu l’as baisée ?
- Oui.
- T’aurais pas du, c’est certain. Mais c’est fait. »

Elle fixe le plafond comme pour chercher dans l’entrelacs des fissures à peine rebouchées, la route qui lui permettra de sortir d’ici.

« Elle était pas de ce monde, tu sais, elle était pas faite pour ça. Je l’ai su de suite quand elle est arrivée, j’ai vu que ça collait pas. Elle a fait la poule de luxe mais c’est pas ça qui nous séparait. Elle souriait. Dans ce boulot là, tu souris pas quand t’es seule
- Qui l’a buté ? »

Elle a un rire sans joie, presque un soupir comme seule réponse. Un vague geste de la main pour chasser la mouche sans importance que je viens de prononcer.

Une cigarette s’allume.
La fumée entre et sort longtemps après.
Le thé est dégueulasse mais je le bois. Elle se tourne vers moi, je lui prends la cigarette des doigts.

« C’est pas important de savoir qui. Ça changera rien. Tu sais pas qui elle est, moi non plus. Mais je sais qui est la vieille, je sais qui elle était en tout cas »

Je ne dis rien, surtout pas.
La cigarette quitte mes doigts et retrouve ses lèvres charnues, tristes maintenant.

« la vieille, c’est d’elle qu’il faut se méfier, c’est elle la pute. La vraie.
- Je croyais que vous l’aimiez bien
- Oui… non. On la respecte. Pas pour elle, pas pour son âge. On la respecte pour son vieux.
- Son vieux ? t’as connu son mari ?
- Oui. Toi aussi, indirectement mais tu l’as connu : t’habites chez lui »

Elle ne me regarde pas mais elle sait parfaitement que j’attends la suite. Elle la dira parce qu’elle n’est pas seule ce soir finalement. J’ai presque dessaoulé, presque. Je sens juste que mon dos est un bloc de plomb coulé dans le matelas.

« Petit toubab, ce que je vais te dire c’est pas un secret, juste quelque chose du fond, je ne sais pas comment te dire… c’est pas glauque, pas crade, juste… quelque chose du fond »

L’atmosphère dans la pièce a radicalement changé. Elle n’est plus une pute, je ne suis plus un client.
Elle est juste là, corps habitué à l’absence de pudeur mais regard vague, troublé par la profondeur d’un secret qui habille jusqu’à la moindre cellule de sa peau.
Nous sommes deux êtres dans une chambre au dessus de Paris, deux êtres partageant une cigarette et une tisane, un thé, de l’eau chaude, deux corps opposés, complémentaires mais n’existant plus.
Le sien parce qu’il est offert et le mien parce qu’il est interdit.
Ligne contre rond, noir contre blanc. Savoir contre quête ?
Une amitié. C’est étrange mais le mot me trotte dans la tête, se tourne vers ses yeux un peu tristes, revient sur mes lèvres mais ne les fait pas bouger. Si l’amitié est de supporter le silence alors nous y sommes.

« le vieux était un mec bizarre, tu sais. Un flic déjà. Pour ça il faut être bizarre. Te trompe pas, je les aime pas mais lui… il était différent des autres. Je l’ai connu quelques années avant qu’il prenne sa retraite. Il partait au boulot habillé comme un plouc des années … des années d’y a longtemps. Chapeau, costard, gants etc… bref tu vois le tableau ? Mais il avait cette prestance qui fait qu’il n’était jamais ridicule. Quand tu le voyais, quand tu croisais son regard tu savais que ce mec était droit. Etrange pour un flic mais il inspirait une confiance tout de suite. Quelque chose de palpable. »

Elle écrase la cigarette et avale une gorgée de son breuvage, j’y ai renoncé depuis longtemps.

« Il avait toujours un petit mot gentil, un truc désuet, une phrase sortie de nulle part, compliqué mais très respectueuse et puis surtout il nous considérait, nous. Les filles. Il n’a jamais joué son rôle de sale con, il n’a jamais fait envoyer un panier pour nous faire contrôler, il nous a même protégé tu sais.
Etrange, un peu ripou ont dit quelques uns mais c’était comme ça. C’était sa jungle, son univers et nous étions sa faune. Sa réserve de vie si tu préfères. J’ai eu plusieurs fois l’impression que quand il rentrait dans la rue, il abandonnait la loi, celle des gens normaux pour enfiler autre chose, sa loi, sa ligne droite à lui. Discrète mais plus sévère que « l’autre ».»

Elle ne ponctue pas ce mot des impossibles petits mouvements de doigts en l’air pour signifier l’incongruité de la chose. Je la remercie intérieurement. Je souris. Décidemment elle n’a aucun défaut.

« Pendant tout le temps où il habitait là, on a jamais eu de flics dans le coin, jamais eu trop d’embrouille non plus. Un soir un client a foutu un peu plus le bordel que les autres, il a tapé sur une consœur, un peu trop fort. Le lendemain, on a juste su que le type était à l’hosto avec des fractures multiples. C’était lui, j’en suis certaine malgré ce qu’on pu raconter les crétins qui se prennent pour des macs.
Tu vois il était comme ça, il disait rien, il venait pas chercher sa part mais sa rue, c’était sa part de vice, son morceau de vie si tu veux. Il est jamais monté avec une fille mais toutes le saluaient. Pas un « salut pépé » ou un truc équivalent, non. C’était toujours « Bonjour Monsieur », il hochait la tête, distancier mais courtois. On l’a tous aimé… à notre façon. Et puis»

Elle porte la tasse de nouveau à ses lèvres puis sans boire le liquide la repose d’un air dégoûté ou repus.
Le tintement de la porcelaine sur la table de nuit est sec. C’est un coup de tocsin, je le sens. Elle entre dans la seconde scène, celle du drame.

« et puis, y a eu la mort de la petite, quand il a su qu’elle était crevée, il a perdu ses billes. D’un coup.
- Marie ? c’est impossible. Il ne l’a pas connu.
- Oh si ça aurait pu. Mais c’est pas d’elle que je parle. Je te parle de sa fille. Enfin de leur fille. Au vieux et à l’autre, la vieille.
- Je sais. Un suicide.
- Oui, si tu veux le croire. Je n’en sais rien, il s’est dit tellement de choses… mais je crois que oui, elle s’est foutue en l’air.
- Pourquoi ? »

Ma question était plus un moyen de relancer ses confessions mais elle fait l’effet d’une petit bombe silencieuse qui contamine l’air d’un coup. Trop tard pour la rattraper.
Son visage se tourne vers moi, il y flotte quelque chose entre la surprise et la peur, sa bouche rouge vif est entrouverte sur une bouffée d’air qui hésite entre sortir et entrer. J’aime ces expressions sur le visage, elles ne sont jamais feintes et ne peuvent pas mentir.

« Elle ne t’a rien dit ?
- Qui ? »

Maintenant, ses traits se contractent, son front se barre d’une bourrelé gras de doute, d’hésitation. Le silence est là, il lui susurre mon envie de savoir. De tout savoir. Je la regarde : ses lèvres éternellement scellées vibrent encore sous le poids du secret qui lui empoisonne la langue. Elle est si belle quand plus aucune barrière ne retient ce qu’elle est.

« Elle a été violée. »

Le voilà. Dans un souffle.

« je ne savais pas, la vieille ne m’en a pas parlé… tu es su..
- Non elle t’en a pas parlé ! elle t’a parlé d’un fantôme, elle t’a parlé d’une ombre ! on ne parle pas des gens qu’on ne connait pas toubab !! »

Elle a crié. Brusquement, sans que je ne comprenne. Elle est debout et je n’arrive pas à comprendre comment elle s’est levée aussi vite. La colère est entrée dans la pièce, lourde, opaque.
Sa voix est dure maintenant, tranchante.

« tu ne sais rien petit homme, rentre chez toi ! tu n’as rien à foutre dans cette rue ! ici, c’est pas un monde pour toi, ici c’est une rue en trois dimensions, même quatre. Toi tu n’as que deux dimensions. C’est pourri de fantômes ici, c’est vicié. Casses-toi d’ici !! vite fait !! »

Ses bras nus attrapent mon tas de fringues, il vole vers moi. Son visage a changé, il n’y a plus rien de doux, plus rien d’avenant. Ce n’est plus une pute mais une femme en colère. Elle a peur.
Ses yeux sont durs mais j’y vois une lueur, fine, humide.

« casse toi d’ici, toubab ! ça vaut mieux pour toi ! ça vaut mieux pour tout le monde !! »

Sa phrase se finit en un chuchotement. Elle se laisse tomber sur le canapé et ne me regarde pas. Le visage est plongé dans la nuit, par la fenêtre. Elle ne dira plus rien.
Je m’habille en silence et me dirige vers la porte en prenant mon temps. Je sais que la phrase va venir, celle que toutes les putes lâchent au héros quand il quitte la pièce. L’indice.
Elle ne vient pas.

Quand je ferme la porte fine, je crois entendre faiblement à travers le bois « méfie toi de la vieille… ». je ne sais même pas si cette phrase n’est pas venu d’entre mes oreilles. Il n’y a plus rien dans ces murs qu’un souffle. Pour elle, c’est la fin.

Je descends les marches et retrouve le pavé de la rue. Il n’y a plus un chat. Plus un bruit. Je me demande si l’Algérie a perdu. Certainement au silence qui plombe tout.

Dans le fond de mes poches, je sens la texture caractéristique du papier. Mon argent.
Elle n’a rien pris.