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en grève 20

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Evidemment.
La route qui s’ouvre de nouveau devant moi. Je ne suis pas seul.
C’est une porte qui se ferme derrière moi et celle de la vieille que j’ouvre sans plus frapper.
Je suis passé devant les montagnes inutiles de papiers en sachant parfaitement que je ne connaîtrais rien de plus en l’enlevant.
Mon sac est venu frapper le sol et mon arme a fait un bruit mat.
Elle n’a rien dit. Sa petite valise était déjà prête et je l’ai chargée sur mon dos en attrapant les poignets de sa chaise roulante
La volée de marche avec le fauteuil dans les bras puis son corps à elle. Inerte, lourd, silencieux à la vie.
Les filles m’ont regardé avec méfiance, se demandant pourquoi je sortais cette vieille folle de son cagibi.
Le bruit constant de la rue a lui-même cru bon de se mettre quelques instants de coté et tous les yeux, comme les vaguelettes à la surface de l’eau brisée par une pierre, se sont progressivement tournés vers moi et ma voiture. Vers elle.
J’ai vu Hakim appuyé à sa poubelle verte arrêter son mouvement, hocher la tête et partir en murmurant une prière adressée à la terre entière si ce n’est à tous ceux qui me croiseront avec elle.
J’ai fermé la porte après l’avoir attaché et je suis parti.

Je roule vite, trop vite mais nous n’avons ni l’un, ni l’autre envie de prolonger le passé qui nous a mis sur le même chemin.
Qui prononcera la première parole ?

« Mon cher Antoine, je ne vous dois rien et ne vous remercierai pas »

Je me gare le long des pompes à essence. Elle me tend un billet de 100 euros qu’elle épluche doucement d’une liasse suffisamment épaisse pour un voyage d’une année.

« Je ne veux pas de votre argent, vous ne me devez rien.
- non je vous paye, c’est autre chose. Conduisez moi à la mer et…
- et nous ne verrons rien.
- comme d’habitude. »

Son visage se tourne vers l’extérieur, absorbé par le paysage sonore des camions qui passent.
Je me glisse vers la cabine de verre de la station.
Un regard par-dessus mon épaule : la silhouette ne bouge pas.
La femme qui se tient derrière la vitre blindée passe discrètement le billet sous une lampe à ultraviolets pour qu’il dévoile ses faces cachées.
Elle me rend la monnaie avec un petit sourire d’excuse et passe à un autre client.

L’autoroute de Normandie est vide, juste quelques poids lourds qui l’usent en rugissant et qui me lancent le souvenir de la courbe fascinante des poings qui m’ont remis en place la dernière fois.
Une place dans un enfer nouveau.

On dit que la foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit. Je l’ai lu dans tellement de mauvais écrits que je suis persuadé que cette phrase est de moi. Mais la marque que l’éclair fige dans le creux de la rétine peut être si forte que l’on garde à vie sa courbe délirante. Elle reste là et apparaît au hasard des lumières qui peuvent lui faire de l’ombre comme un souvenir, un déjà-vu.

Le panneau de Rouen se découpe dans le ciel d’un bleu prétentieux et revient comme la foudre. Sur le siège passager, c’est Marie qui regarde la route, la saupoudre des paillettes d’or que chaque chose qu’elle regarde finit par arborer.
C’est ici que je l’ai perdu et le souvenir me revient d’un coup. Je sais que je n’ai pas conduit la vieille au hasard.

« Nous sommes à Rouen
- je sais.
- C’est ici…
- Oui, elle me l’a dit. »

Et ses lèvres se ferment de nouveau sur une phrase que j’attends.
La vieille est de plus en plus morne, presque morte à mesure que je l’approche de la mer, ses phrases tarabiscotées se font rares et son sourire espiègle a totalement disparu.
Elle se contente d’attendre assise sur son siège que la route me laisse le soin de lui amener les embruns.
Elle attend de ne rien voir et de ne pas sentir le sable fin entre ses orteils.

Je passe quelques coups de téléphone rapides et réserve deux chambres dans un Ibis sur la côte.
Je ne vais jamais dans ces hôtels, je n’aime pas me réveiller en me demandant si je suis à Paris, Mulhouse, Tokyo ou Madrid. Les mêmes chambres grises, vertes et rouges, parfaitement propres et aseptisées, les mêmes cadres, les mêmes services, la même bouffe uniformisée mais mangeable. Jusqu’au personnel qui semble sorti d’un moule unique.
Un matin j’ai eu tellement de mal à identifier la ville, qu’il a fallu que je me lève et ouvre les rideaux sur une zone industrielle pourrie pour me remémorer.
Ce petit souvenir idiot remonte du fond comme une bulle dans une nappe de pétrole, elle se fraye un chemin lentement et vient crever à la surface avec un bruit mouillé. Elle est douce.
L’air emprisonné est rare et frais.
Un relent d’un passé que je trouvai si terne que je lui ai tourné le dos facilement, délaissant le foyer, la femme qui le hantait, les relations, le sexe. Ça me pique la gorge mais commele ferait un bonbon acidulé
Ça fait très longtemps que je n’ai pas ressenti cette légèreté, cette joie simple.

Je me tourne vers la vieille.

« Lucette, ça vous dit de manger un plateau de fruits de mer ? C’est vous qui payez bien entendu »

La côte Normande se découpe en longues plages mornes à peine brisées par quelques rochers noirs et des amas d’algues pourrissantes.
Quand elle a disparu, j’ai attendu sur ce sable que la mer monte et attrape mes chevilles. Je n’ai vu aucun cheval écumant me sauter dessus au triple galop.
Des jeux de mots de guides pour touristes.
La mer est restée loin de moi et son approche fut lente, elle se méfiait, et lorsqu’elle a enfin goûté la peau de mes pieds d’une langue blanche, elle s’est retirée pour que je ne l’empoisonne. J’ai craché dessus et suis rentré à Paris.

Le restaurant est vide, la saison touristique est passée et la vie que les parisiens riches amènent tous les samedis avec eux est encore restée dans les bouchons de la capitale. Le coin est simplement glauque et larvaire.
Une ville-sur-mer comme la Normandie en compte des centaines, avec un camping, un musée du débarquement et une plage sans intérêt où quelques étudiants ivres jouent au foot ou se baignent dans une eau glaciale.

Lucette est enchâssée dans les armatures de métal et de cuir de son fauteuil et attend simplement, un verre de blanc à portée de main et la serviette sur les genoux.
Le serveur en grande tenue vient nous poser un plateau immense couvert de coquilles, de coquillages et de crustacés.
Je souris et termine mon verre.

« Mon cher Antoine, je vous souhaite bon appétit. »

J’ai une sensation étrange quand je plonge dans ces yeux blancs. Elle me cache tout et même le canon de mon arme sur son front ne me permettrait pas de voir à travers l’opacité de sa cataracte.
Ses doigts tortueux attrapent les coquilles en les cherchant à peine dans les petits éclats de glace qui ne fondent pas.
Elle décroche la chair vivante de l’huître et l’agace d’un filet de citron avant de faire disparaître le tout entre des lèvres fines.

« Parlez moi de Marie.
- Enfin !
- pardon ?
- enfin vous me posez la question. Comment vouliez vous que je vous en parle sans que vous me demandiez ?
- c’est tout ce que vous attendiez ?
- oui… et d’être à la mer. »

Elle rougit comme une jeune mariée avec cette phrase et sa gêne me fait sourire. Un réflexe lui fait baisser la tête pour cacher son trouble et elle boit une petite gorgée de blanc.
Discrètement le serveur vient refaire le niveau.

« Marie. J’ai toujours aimé ce prénom, est ce que vous savez que c’est mon deuxième prénom ?
Elle est d’une jovialité rare pour une petite fille qui a passé sa jeunesse dans les coins les plus poussiéreux de notre société. Après cette rencontre sur le banc, comme je vous l’ai dit, il m’a fallu quelques semaines pour … l’apprivoiser. Je sais que c’est un terme étrange mais me le permettez-vous ? »

Je hoche la tête en sachant parfaitement qu’elle va de toutes façons s’autoriser le mot.
Je ne relève pas non plus le fait qu’elle parle d’une morte comme si elle était à la table d’à-côté.

« Elle n’a jamais voulu me croire et quand elle a envisagé l’idée que ça puisse être vrai, comme vous, elle n’a pas pu comprendre que je ne l’ai pas prise sous mon aile plus tôt.
Mais un secret, un secret de la naissance interdisait mon courage. Vous l’avez compris en plus de temps qu’elle.
Elle est intelligente, ça aussi vous l’avez parfaitement saisi puisque vous êtes ici. C’est cette lueur d’esprit qui l’a amené une fois devant ma porte, comme vous, et qui l’a fait entrer dans mon appartement où les volets étaient toujours ouverts. A l’époque, la lumière servait encore à mes peintures, maintenant elle les cache aux intrus et la nuit les enlaidit. Savez-vous que ces toiles sont toutes signées ? Vous devriez les regarder plus précisément la prochaine fois vous y trouveriez ma signature. »

Un petit rire espiègle puis elle attrape une crevette qu’elle pose au milieu de son assiette et qu’elle décortique doucement avec son couteau et sa fourchette. Je ne parviens pas à détacher mon regard de ces gestes précis, chirurgicaux alors que son visage est toujours tourné vers le mien. Je n’ose pas tenter la même chose de peur de voir la bestiole s’envoler au milieu de la salle.

« Quand elle est entrée dans la pièce, j’ai regardé son spectre noir se diriger directement vers moi. J’ai senti ses larmes avant que de les voir. Ses mains se sont posées sur mes joues et elle m’a enlacé. C’était simple, vous voyez. Les belles histoires sont souvent sales mais toujours très simples. C’est à cette seconde que j’ai retrouvé ma petite, toute petite fille. Je dois être précise, c’est à ce moment que je l’ai trouvé pour la première fois. Et puis. »

Une gorgée de vin.

« et puis le vieux fou est mort et Hakim m’a prévenu que l’appartement se vidait. J’ai contacté le Toulonnais et lui ai proposé un marché. Il a accepté et Marie est venue s’installer.
Nous avons passé de très longues heures dans l’appartement. Vous ne pouvez vous rendre compte maintenant de l’état général du lieu.
Enfin si, je pense que vous pouvez tout à fait imaginer : tous les papiers et divers objets que vous avez trouvé chez moi, jusqu’à cette collection étrange de disques idiots, viennent de là.
Mais ils n’étaient pas rangés ou triés, ils étaient étalés au sol dans une couche épaisse de documents. Des milliers de feuilles, de dossiers épars. Je n’avais jamais vu ça. Nous en avons jeté prés de la moitié, mon cher Antoine, et vous avez pu voir tout ce que j’ai gardé.
L’homme conservait tout, les notes de pressing, les prospectus, les emballages alimentaires, absolument tous les morceaux de papier ce qui lui passaient sous la main. Le tout dans un climat d’insalubrité total. Pouvez-vous imaginer que l’on a trouvé des cahiers d’écoliers remplis de son écriture dégradée jusque dans la réserve d’eau des toilettes ? »

Je ne peux m’empêcher de sourire. Elle rit franchement et les couleurs que commencent à dessiner le vin lui vont superbement.
C’est la première fois que je sens une vie derrière les apparences. La première fois que derrière une prunelle il n’y a pas le vide du serveur ou la saine bestialité du camionneur.
Je sens au plus profond d’elle qu’il y a des choses monstrueuses, un marais de boue grouillant malgré tout, quelques images d’une beauté incroyable et la vie. Simplement la vie.
Avec ses couleurs et surtout sans nuance. Enfin aucune nuance. Comme ses tableaux cubistes aux arêtes vives et franches.
Elle est là, personnage en dimensions multiples dans un monde plat et la lumière du jour qu’elle n’a pas laissé traverser sa peau lui va bien. Elle est presque belle.
Je la regarde pour la première fois et cherche les plis d’un sourire que j’ai connu, les rides d’une attente que j’ai vue mais je ne trouve rien.
Ses cheveux immensément longs chutent dans son dos, ils attrapent les rayons du soleil et lui renvoie d’une même blancheur. Sa peau est légèrement matte et je pense qu’avant d’être opaques, ses prunelles devaient être bleues.
Rien de commun avec Marie.

« Ce qui est étrange, mon cher Antoine, c’est que ce sont les heures passées à déchiffrer ces écrits qui ont finit d’achever mes pauvres yeux. Son écriture était celle d’un fou, chaque mot ne se référait à rien qui puisse précéder ou suivre dans la même phrase mais »

Le serveur vient nous débarrasser de l’immense plateau en inox qui commence doucement à dégouliner.
Je ne la relance pas, je me contente d’attendre, le robinet est ouvert et le flux est enfin ininterrompu.

« Mais il y avait des choses parfois passionnantes dans ses écrits. Et ce quel que soit le support : nous avons trouvé une sorte de testament sur une boite de corn-flakes.
Son esprit semblait empoisonné par un vice étrange, il avait des moments de lucidité tout à fait surprenants mais plus le temps l’éloignait de notre monde plus ces moments s’espaçaient.
Je n’ai pas pu lire tout ce que l’on a trouvé mais j’y ai passé des heures de nuits blanches à la découverte de souvenirs. J’y ai trouvé des aveux. Aussi.
Quand il se terrait dans son appartement il régnait un silence total. Même le parquet pourtant fin collaborateur, ne grinçait pas.
Je ne l’ai vu que deux fois mais la première fois, il a été charmant, enjôleur et discret. Je pense même qu’il m’a fait du pied comme vous dites.
- il y a longtemps qu’on ne dit plus ça, Lucette.
- Ah ? et que dit-on ?
- Je vous propose draguer même si là aussi c’est de plus en plus désuet.
- Alors restons sur mon expression. Le fait est qu’il portait une tenue pour le moins excentrique dans le quartier : costume redingote crème avec lavallière et chapeau claque assortis. Je vous laisse le soin d’imaginer le succès qu’il a pu avoir auprès des filles. Il était encore bel homme à n’en pas douter et ne faisait pas son age que j’ai supposé aussi avancé que le mien.
La seconde fois, c’était un an après. Cette fois il était nettement moins affable et son visage m’a franchement effrayé. Je ne l’ai pas reconnu sur le coup mais le seul détail du chapeau m’a fait comprendre qu’il s’agissait du même homme. Il avait extraordinairement grossi et son visage était creusé de rides profondes avec des poches grasses pendantes de toutes parts comme tous les gens qui prennent rapidement du poids. Ses cheveux n’avaient pas rencontrés de peigne depuis notre dernière rencontre je pourrais presqu’en témoigner. Il avait une peur indescriptible dans le regard et quand j’ai osé un bonjour il a fui dans les escaliers. »

Le pingouin nous apporte maintenant une carte des desserts qu’il ouvre devant nous puis se ravise et récite à haute voix une liste de plats. On dirait qu’il psalmodie devant une assemblée de fidèles qui n’écoutent, comme d’habitude, que le doux chant de la voix. Je décroche au troisième énoncé et reprend la carte.
Lucette écoute chaque plat et fait son choix sur un dessert que je n’ai même pas trouvé dans la carte, je me rabats sur une simple crêpe normande. Je suppose que ce sera l’ancestrale pâte aux pommes flambée au calva. Peut être un peu de crème fraîche pour rehausser l’imagerie populaire.

« Mais laissons le dans son trou ce brave homme. Comment interprétez vous le fait que l’on ai vécu des années sur le même palier et que l’on ne se soit rencontré que deux fois ?
- j’aimerai vous dire une banalité
- alors gardez-la. S’il s’agit d’une considération sur la société moderne, il me suffit d’allumer la radio pour les avoir en quantité. La société moderne… quel bouc émissaire la pauvre ! Quand j’avais 20 ans, c’était déjà elle la responsable des mœurs qui allaient à vau-l’eau. Et de la guerre. Mais tout cela nous éloigne de mon sujet de départ, n’est ce pas ? Mon cher Antoine, si vous ne me remettez pas dans le droit chemin, il se peut que nous soyons encore ici à Noël.
- Je suis là pour vous écouter il me semble.
- Et bien tant que je ne perçois pas vos ronflements, tout va bien. »

Le serveur arrive discrètement et pose les assiettes. La mienne est sans surprise et les petites flammes bleues du calva finissent de mourir. Son dessert est une espèce de bombe au chocolat.
Ses doigts volent autour des verres et des couverts. Sa cuillère trouve sans hésiter le dessert et casse la croûte chocolatée qui dévoile une mousse sombre du même goût. Je regrette mon choix.

« Marie aimait bien l’atmosphère du lieu. Elle a vite pris ses marques dans ces murs et une fois le… foutoir, si vous me permettez le mot, évacué, elle a tout de suite pris ses marques.
Je ne sais pas avec quels moyens elle a pu aménager si vite les lieux.
- j’ai une explication.
- Je sais ce qu’elle faisait quand elle quittait ces murs, Antoine, je ne suis pas dupe.
J’ai essayé un certain temps de l’en empêcher. Comment croyez-vous qu’une grand-mère puisse laisser faire ça à sa seule petite fille ? Je lui ai proposé de l’argent, elle a refusé. Je lui ai fait trouvé un vrai travail auprès de vieilles relations, elle n’y est pas allé et puis un soir elle m’a calmement dit qu’elle était une pute et qu’elle changerait quand elle aurait envie ou besoin. Juste ce mot me glace mais j’ai arrêté et je me suis contenté de veiller sur elle.
Elle parlait librement de ses clients, tous riches et triés sur le volet. Elle appelait quelques habitués par des surnoms touchants ou attendrissants. J’ai pansé quelques plaies aussi, quelques bosses que certains n’hésitaient pas à lui donner mais jamais plus je n’ai tenté de la sortir de là.
Son corps lui appartenait et elle ne parlait pas vraiment d’amour, je crois bien que la naissance sans la chaleur de sa mère l’a anesthésié à cette notion. Enfin pendant quelques années, avant que… »

Elle garde le silence cette fois. Je regarde son visage qui reflète une intensité puissante, elle cherche une phrase, ou hésite sur une vérité. Quelle qu’elle soit, elle ne sait pas comment l’aborder.

« Lucette ? »

Elle sursaute et lève son regard froid vers moi. Elle semble juste se rendre compte de ma présence.

« Nous allons payer et partir maintenant. Je veux aller sur le sable. »

Nous sommes sur la grève, je n’ai pas fait descendre le fauteuil dans le sable fin.
Je suis allé à la voiture chercher une couverture que je garde toujours dans le coffre. Sa silhouette me fait pitié, elle grelotte comme un jeune chat.
Je glisse la laine polaire sur ses épaules, elle ne réagit pas et garde le visage tourné vers la mer grise et brune.
Ses cheveux emportent un peu de vent, je m’assois à coté d’elle sur le sable. J’allume ma cigarette et j’attends.
Elle admire le parfum de la vague que je vois rouler depuis des heures. Toujours la même qui borde toutes les mers du monde.

« Antoine. »

Je relève le visage vers sa voix, elle ne me fait toujours pas face et je ne comprends pas comment son faible mot n’a pas été emporté par le vent.
Elle est vieille finalement, pliée sous son propre poids, sous sa carcasse trop lourde comme une armure incrustée dans ses chairs. Ses rides sont creusées, presque indécentes, une insulte à la beauté que j’ai pu croire.

« Est ce que tu crois en Dieu ? »

Un frisson glacial comme la mort passe sous mon blouson, sous mon pull, sous ma peau.
Mes muscles et mes os deviennent du verre, un cristal froid et fragile.
Je me raidis mais ne la regarde pas, je fixe l’horizon, un point que j’imagine proche mais qui s’enfuit trop vite.
Du sable est emporté par une violente bourrasque et me fouette le visage, me pique les yeux. Je ne bronche pas et laisse mes yeux couler sans esquisser le moindre mouvement.

« Je ne sais pas. »

Je perçois son mouvement de tête, je sais qu’elle cherche mon visage dans son paysage blanc pour l’éternité.

« J’aimerais mais je ne peux pas. »

La fumée entre largement dans mes poumons. Je la garde.

« C’est mieux, Antoine, c’est mieux. »

Un silence immense.

« Pour ce que tu as à découvrir, il ne faut croire en rien mais avoir peur du diable »

Je la regarde enfin. Mon cou me fait mal en pivotant vers cette forme. Son visage entier respire la démence, ses mains tremblent maintenant mais ce n’est plus le froid. C’est la frayeur.
Elle est folle. Folle à lier et je n’ai plus le droit d’en douter mais ce qui me fait si peur c’est que je crois qu’elle m’entraîne avec elle dans son abîme. La bonne petite vieille qui me faisait face tout à l’heure a totalement disparue, bouffée de l’intérieur par un cancer fulgurant, elle est une masse inerte aux gestes morts.

Elle ne dit plus rien. Peut être qu’il n’y a plus de mots dans ce corps.
Je dois comprendre quelque chose.