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en grève 17

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Le chat gris miaule doucement, le cul posé sur le paillasson poussiéreux.
La porte s’ouvre à peine de quelques centimètres et la bête se faufile en ronronnant avant que le bois ne se ferme dans un claquement sec.
Je n’ai jamais vu son visage, sa voix ou l’ombre d’une main.
C’est un des fantômes qui vivote entre les murs suintants d’humidité de cet immeuble.
Un spectre qui ne bouge jamais de son appartement.
Une personne qui devait la connaître, savoir quelque chose, presque rien ou tout simplement la plus belle des vérités.
Je m’approche de la porte et tend l’oreille, c’est silencieux, juste le ronronnement d’une machine à coudre et, en fond, un radio mal réglée qui crache des voix nasillardes.

Je tape à la porte. Le silence tombe comme une bombe dans l’appartement, je n’entends même plus la musique.
J’attends des bruits de pas, de savates qu’on traîne sur un plancher, les miaulements des chats… je ne sais.
J’attends mais rien ne vient. Toujours ce silence absolu qui semble lent, j’ai presque l’impression d’avoir rêvé ce moment.
Je me tourne vers l’escalier et descend deux marches. Elle n’ouvrira pas.

Un claquement sec, quelques mouvements dans mon dos, je me tourne. La porte est entrouverte et la tête du chat me surveille. Il semble me sourire du tour qu’il m’a joué.

Je remonte les marches.

« Bonjour ?... »

La porte m’invite, je la pousse et entre dans un petit couloir en photocopie inversée de mon appartement. Au fond, les toilettes et sur la droite la salle de bains.
Tout est plongé dans l’obscurité mais je distingue des montagnes de papiers entassés sur le sol, quelques cartons fermés ou éventrés, des livres jaunis et au trois quarts bouffés par l’humidité ou les souris.
Une caverne d’ali baba pour pauvres.

Sur la gauche une porte me cache l’intérieur de la pièce. Le chat est assis dans le couloir puis il s’approche et vient s’emmêler dans mes jambes avant de repartir, la queue en l’air pour disparaître derrière la porte.

« Bonjour… je suis le nouveau voisin… »

Je ne sais pas quoi dire. Je comprends seulement que ce que je fais est ridicule.
J’avance doucement vers la porte où une très fine raie de lumière dessine un carrelage vieilli.
La pièce est seulement éclairée par une trace de jour entre les volets retenus par l’espagnolette.
J’attends que mes yeux se fassent à la semi nuit qui règne ici.
C’est un foutoir plus intense que le bureau d’Henri. Surtout des papiers et des plantes vertes.
Trois chats, couchés sur une pile qui m’arrive à la taille, me regardent de leurs yeux étranges.
Un parcours semble tracé entre les piles de journaux, de livres, de factures ou autre. Un labyrinthe qui mène de la cuisine vers le fond.
La pièce est étrangement propre et je remarque qu’il n’y a pas les odeurs habituelles que l’on trouve dans les maisons délaissées. Pas d’odeur de pisse de chats ou de litières, pas cette odeur douce du papier qui vieillit, pas de parfum de fritures et de café mélangé. Le silence est toujours complet.

« y a quelqu’un ?... je … la porte était ouverte. »

Une étagère couverte de bibelots hors d’age me barre la vue vers le fond de la pièce. J’avance lentement entre deux piles de journaux d’avant guerre. Dans un coin, je vois un mange disque et une incroyable collection de 33 Tours parfaitement classés par ordre alphabétique.
Je contourne l’étagère qui fait une paroi et entre dans la seconde partie de la pièce.
Un lit une place décoré d’un couvre lit en crochet est poussé contre le mur, la tête prêt de la seconde fenêtre dont les volets sont clos. Une sensation étrange me monte du bas du ventre, une impression de mort ou plutôt de sépulture. Je visite une tombe et il fait aussi noir qu’en enfer. Un frisson sur ma peau.
Un mouvement sur ma gauche, et je vois enfin une forme humaine.
Assise sur une chaise face à une masse noire indéfinissable, une silhouette me regarde.

« Bonjour… »

Ma voix sort en un mince filet rauque que j’entends à peine.
La forme ne bouge pas. J’entends les ronronnements des chats qui glissent au milieu de ce petit musée.

« vous êtes Antoine »

Ce n’est pas une question.
La voix est suave, chantante, hors d’age. Presque érotique.
Je n’arrive pas à répondre. Au lieu de dissiper mon malaise, cette voix chaude le renforce et me glace.

« Bienvenu »

Elle laisse passer un temps puis reprend :

« Suis-je bête… ? Vous ne devez rien y voir. Sur le mur en face de vous, vous trouverez un interrupteur. Je suppose que vous savez vous en servir… »

Mon doigt glisse sur la peinture et trouve le déclencheur en plastique.
La lumière est brûlante, sortie crue d’une ampoule seule pendue au plafond.
Les couleurs apparaissent enfin, le couvre lit rouge, les dizaines de tranches ou de couvertures de livres bariolées.
Détail que je n’avais pas saisi, des peintures cubistes ornent les quatre murs. Une petite signature inconnue en bas de chacune.
Le bordel apparent de la pièce, lui, n’a pas bougé. Il s’est juste coloré. Il prend soudain le volume que le noir et blanc lui refusait.

C’est une femme qui me fixe doucement dans le coin.
Elle est assise devant une vieille machine à coudre et un tissu fleuri lui couvre les jambes.
Je remarque les poignées et les pneus caoutchoutés d’un fauteuil roulant.
Son visage est un champ de tranchées, des rides courent partout accentuant les expressions d’une vie qui semble avoir été chargée. Elle a été belle, ça se sent tout de suite, très belle même mais là, elle ne ressemble à rien d’autres qu’une vieille pomme en train de sécher avant que de pourrir.
Ses cheveux blancs sont retenus en une superbe natte qui lui tombe sur l’épaule.
Mais ce sont ses yeux, son regard fixe et blanc qui me frappent le plus.
Elle est aveugle.

« je suppose que vous venez de comprendre pourquoi je vis sans lumière… »

Elle sourit et se tourne vers la machine qu’elle effleure du bout des doigts.

« je travaillais pour notre ami commun… Il m’a parlé de vous. Hakim est un peu mes yeux et mes oreilles sur cette rue. Même si pour le moment, mon ouïe reste particulièrement infaillible pour mon grand age. »

Elle rit comme une enfant. Les chats semblent rougir de plaisir quand les grelots de sa voix s’agitent, son rire habite tout l’espace restant.
Je la regarde déposer soigneusement le tissu sur la machine antédiluvienne. L’ourlet qu’elle a piqué est tracé au cordeau.

Elle pivote son fauteuil et le fait passer adroitement entre les tours de papiers qui ne bronchent pas.
La scène est étrange, teintée des couleurs ocres d’un roman de sous qualité, d’une histoire pour enfant et je m’attends dans les secondes qui s’égrènent à voir un diable suranné sortir du mur ou un monde imaginaire rose et de bonbons acidulés s’offrir à la vue de la fenêtre.
Elle roule lentement vers moi et me tend la main.

« Je m’appelle Lucette. Je tiens à vous prévenir tout de suite, je n’ai jamais été appelé Lulu et je déteste ce sobriquet. Je l’ai effacé de la bouche de tout le monde depuis 87 ans.»

Sa phrase est sortie comme une tape que l’on donne sur des doigts enfantins gourmands.
Je souris.

« Asseyez-vous jeune homme et faites moi un peu entendre le son de votre voix que je vous imagine dans toute votre splendeur exotique »

Mon regard fait le tour de la pièce et cherche une chaise, la seule disponible est couverte d’une pile de vêtements repassés.
J’opte pour le lit.

« Je suis votre nouveau voisin
- ça je le sais déjà, Antoine, auriez-vous quelque chose de nouveau à m’apprendre ?
- j’ai repris l’appartement de Marie »

Son silence souligne un petit agacement, à peine voilé mais suffisamment perceptible pour me mettre immédiatement mal à l’aise.
J’ai l’impression qu’elle sait tout sur moi, que je n’ai rien à lui apprendre, un peu comme jouer aux cartes avec un tricheur invétéré.

« J’ai connu Marie.
- voilà enfin ce que j’appelle une nouvelle, mon cher Antoine. Vous ne vous formalisez pas à l’idée que je vous appelle « mon cher Antoine ». Tout ceux qui ont connus Marie me sont chers »

Un nouveau silence, le temps qu’elle laisse les souvenirs refluer du fond de son être.

« Même s’ils me sont chers de façon plus ou moins vives… »

Le silence encore. Minimaliste. Simple.

« Mais je manque à tout mes devoirs de maîtresse de maison : désirez-vous un rafraîchissement, un thé, un café, une larme de porto ou d’un breuvage plus fort ? »

Avant que je n’aie eu le temps de refuser, son fauteuil passe en feulant au milieu des chats et je la regarde manœuvrer sans hésitation jusqu’à la cuisine.

« Alors ? Je ne vous vois pas mais je vous écoute.
- Café si vous avez ?
- bien entendu »

Son langage précieux, ses manières sophistiquées laissent un arrière goût de vieille noblesse dans ce champ de ruine et de misère décorée.
J’entends les bruits d’une cuisine qui prend vie.
Patiemment et silencieusement, je l’attends.
Les peintures ne sont pas à mon goût, trop colorées, trop droites et tellement agressives mais je remarque encore quelques tableaux cachés derrière le lit. Une petite dizaine qui attend que des yeux moins blancs se posent dessus.

« Vous aimez ? »

Elle est à sa place comme si elle n’avait pas bougé mais sur une des piles de journaux, elle a déposé un plateau. Une tasse en porcelaine fine attend sagement à coté d’une petite cafetière Italienne, les inéluctables gâteaux secs ornent une assiette du même service et en face de la vieille dame, un verre en cristal sculpté difficilement renvoie la lumière.
Elle se penche en avant et sort une bouteille qu’elle débouche avant de se servir une longue rasade de Porto.

« Mes vieux os apprécient seulement le Porto Vintage. Et comme il s’oxyde très vite, je suis obligée de boire la bouteille rapidement. Vous êtes sûr de ne pas vouloir le goûter ?
- je vous remercie mais j’ai eu une fin de soirée difficile et je ne suis pas sûr que ce soit raisonnable
- oui j’ai entendu que votre sommeil a été particulièrement agité. Des insomnies ? »

Question qui n’appelle aucune réponse et elle enchaîne

« Vous n’avez pas répondu, comment trouvez-vous mes tableaux ?
- ce n’est pas mon style
- ce n’est pas ce que je vous ai demandé, mon cher Antoine, n’avez-vous jamais appris à les comprendre ? Un tableau ne se regarde pas avec les yeux.
- Heureusement pour vous »

Je regrette immédiatement ma répartie mais son ton sentencieux et sans appel m’a fait l’effet de me trouver dans une salle de classe face à une maîtresse austère et hautaine.
Elle feint ne pas avoir entendu.

« si mon avis vous permet de vous décomplexer : je les déteste, cordialement mais leur valeur sentimentale est immense. Et vous avez parfaitement raison, je suis heureuse de ne pas les voir, mais je les sens et c’est très réconfortant. »

Elle porte le verre de Porto à ses lèvres et en fait disparaître presque la moitié dans un bruit de gorge qui n’a plus rien de bien élevé.

« Vraiment, mon cher Antoine, vous devriez goûter ce nectar ».

Je laisse couler un silence, je ne sais plus quoi dire, je sais qu’elle a beaucoup de choses à me raconter mais je ne vois pas comment aborder le sujet. Elle me rend malade, ses yeux blancs sans vie, ses mimiques et son langage châtié. Et surtout cette impression que flotte au dessus de ma tête une immense chape de béton retenue par un crin de cheval. L’air est épais, liquide, il pénètre difficilement dans mes poumons et les noient.
Je veux partir finalement et pendant un souffle me traverse l’image de ma femme assise dans le salon, seule ou pas, et qui m’attend tranquillement. La vision est comme un rond de lumière au fond d’un tunnel, elle m’attire terriblement.

« Marie était ma petite fille. »

Le verre flotte seul devant mes yeux et se vide d’un coup entre des lèvres fripées mais parfaitement maquillées. La bouteille se matérialise dans une main et se penche vers le cristal. Ma tasse hésite, penche et saute de la soucoupe pour se fracasser dans une gerbe de liquide noir et brûlant. Mes yeux se voilent.
Sa voix perce le brouillard mais arrive essoufflée.

« Je comprends votre surprise mais cette tasse ne mérite pas tant d’égard »

C’est absolument impossible.
Marie n’avait pas de parent.

« je pense que vous en savez suffisamment pour aujourd’hui. Pourriez-vous, à l’occasion, et si bien sûr vous désirez en connaître plus, me rapporter un peu de lait ? »

Mes pas sont hésitants, elle ne bouge pas et je ne comprends pas pourquoi je sors de la pièce, pourquoi je jette un coup de pied mou sur le chat qui me barre la route et claque la porte violemment derrière moi.
Je ne comprends rien.
Je rate la première marche et me rattrape à la rambarde qui bascule dangereusement avant de reprendre sa fonction première.
Je me retrouve dans la rue et cherche les filles, leur regard. Elles savaient tout depuis le début et elles m’ont laissé plonger dans la marmite bouillante avec un sourire aux lèvres.
Je quitte la rue. Pour la première fois de ma vie.