Je regarde la pâte molle et collante que je roule entre mes doigts.
Le jeune gars qui traîne en face de chez Hakim m’a promis une envolée sympa et un atterrissage en douceur.
« ça se fume pas, gadjo, ça se mange »
Dix fois plus chère que l’herbe habituelle et j’ai l’impression de tenir un petit bloc de goudron entre mes doigts.
L’atmosphère de la pièce m’oppresse depuis quelques jours. Je suis resté enfermé une semaine sans bouger suite à mon ultime voyage à mon bureau.
Les bouteilles de whisky se succèdent à un rythme de plus en plus soutenu.
Hakim est venu frapper à ma porte, il apportait quelques courses pour le palier d’en face.
Je ne sais toujours pas qui y vit et je m’en fous.
Quelques rares fois, j’entends la télé qui murmure doucement.
L’épicier m’a apporté quelques canettes de bière et un bout de fromage, j’ai un crédit chez lui, hors de question qu’il m’offre quoi que ce soit.
Il ne m’a rien dit. Il a juste regardé mon visage redevenu presque aussi beau qu’avant mais que la barbe noire et de larges cernes déforment doucement, il a haussé les épaules et est redescendu.
Il sait que je ne dois pas sortir, il sent que la folie de ces murs me ronge lentement les os. Il sait que je dois passer par là pour ouvrir cette armoire, fouiller dans les tiroirs, les boites. Violer cette vie.
Il veut que je reste là et que j’en crève doucement, au milieu des fantômes.
Il ne veut pas que je survive là où elle a vécu comme une bulle de savon. Trop haut pour ne pas exploser.
Je pose la drogue sur ma langue, c’est gluant et âcre, dégueulasse mais je me force à la mâcher, entièrement. Mes dents se collent et se fondent à la substance, j’ai envie de la vomir. Je rince ma bouche avec une rasade de porto.
Le fauteuil m’absorbe lentement, rien ne se passe, rien que je ne puisse comprendre, saisir et maîtriser.
J’ai bouffé du pneu et demain je sors mon arme et j’abats ce fils de pute. Et après je me fais sauter le caisson.
Ici et nulle part pour que tout se finisse.
Peut être que je tuerai Hakim et les putes, le monde et ses hôtels.
La fenêtre est restée ouverte et je vois la neige : cette blancheur crasseuse qui finit par anéantir les couleurs.
Je me lève et m’appuie sur le rebord de métal forgé qui accueille des jardinières vides, le ciel est gris et noir et cette pluie froide me tombe lentement sur les yeux. N’apaisant rien.
J’enjambe le garde fou et je saute.
Le vide m’attend depuis que cette rue s’est formée pour moi seul. Une chute ? quelle chute ? Rien ne vient, rien qui ne soit violent, irréel.
Le monde qui s’ouvre comme une déchirure moite et l’air épais qui me chante une fin dans les tympans.
Le pavé est froid mais mou, il me tend les bras et berce mon corps nu. Il me relève, me jette sur le trottoir. Les putes sont là, toutes le visage tourné vers les murs de l’hôtel. Elles me refusent.
La ruelle est éclairée de ses lampes orangées mais le monde reste noir et blanc et c’est laid.
Hakim gît en plein milieu de la chaussée à une centaine de mètres, je flotte jusqu’à lui. Son visage repose dans la neige et une tache rouge transperce largement la glace.
Il respire encore et je le vois sourire.
A quelques pas sous un lampadaire blanc, elle attend. Sa silhouette taillée dans une robe moulante noire. Elle regarde son ombre immense et morte qui tient un énorme pistolet au bout de sa main.
J’oublie l’épicier et avance jusqu’à elle, je marche rapidement, mes pieds nus s’enfonçant dans la neige.
Je n’ai pas froid, je cours maintenant et mon souffle construit un brouillard devant mes yeux.
Elle n’a pas bougé mais je n’arrive pas à me rapprocher et la fumée froide qui sort de ma bouche la voile totalement, envahit le monde, l’étouffe d’une moiteur épaisse.
Ses jambes sont nus, son corps est nu sous le tissu je le sais.
Elle m’appelle et me supplie de la rejoindre, de l’embrasser, de la prendre ici dans la rue.
Je cours et mes pieds s’enfoncent de plus en plus profondément dans la poudreuse, la neige me saisit les mollets.
Des milliards de doigts minuscules agrippent ma peau et tentent de la déchirer, je sens la douleur, le sang qui bât contre les pores qui se font taillader.
La blancheur se gorge de mon corps et monte encore. Je ne cours plus, je ne peux plus et doucement la neige me couvre enfin.
C’est doux. Chaud. Attendu.
Je ne respire plus, je regarde la fin.
Sa main bleuie troue la surface et vient déposer une caresse sur ma joue. Rien de plus.
Un simple frottement d’une peau morte sur un derme mourrant. Pas de chaleur, pas de souffle. Aucune vie.
La neige fond pourtant et tombe par plaques comme un glacier dans une mer désertique.
Je suis debout au milieu de la rue et Hakim s’est relevé.
Il se tient droit à moins de deux mètres de moi.
Son visage est calme mais son corps saigne abondamment là où l’arme a laissé ses empreintes.
Dans ma main, l’énorme calibre de Marie.
Elle est là à quelques mètres sous le lampadaire mais son visage reflète une haine féroce, une violence rare.
Elle est immonde, ses lèvres retroussées découvrent des dents usées, taillées en pointe ou bouffées par des caries. Son nez coule d’une morve verdâtre et sa peau se détache par lambeaux purulents, quelques poignées de cheveux semblent avoir été arraché à son crâne.
Je ne peux détourner les yeux…
Elle reste là à me regarder de son sourire étrange.
Ses seins ne sont que des souvenirs sans forme, son corps semble déformé par des cassures multiples.
Hakim ne scille pas. Il sait. Il sait qui elle est, qui elle a toujours été et son doigt seulement se tend vers ma main. Celle qui tient l’arme.
Impossible.
Mes bras sont lourds de culpabilité. La forme qui vibre sous le lampadaire ne change que pour mieux se dégrader, pour pourrir un peu plus. Morceaux qui gisent. Corps putréfié. Ma bouche ne laisse plus sortir le moindre écran de fumée.
J’aimerai tellement. Reviens Marie, embrasse moi et baisons.
Mon bras se tend lentement et l’arme accompagne le mouvement. Ris, enfin ce rire que j’attends, offre le moi avant que je tue ton souvenir. Le canon dessine la trajectoire de la balle. Elle est au bout.
Mon doigt force la queue de détente et le coup part.
Silencieux, sans une ombre de feu. Je regarde la balle chromée trouer l’air épais, elle ne s’arrêtera pas et traversera la distance dans la plus infinie des lenteurs. Elle n’arrivera jamais mais finira quand même par la tuer.
Et doucement, à mesure que la mort approche, le visage de Marie revient. Calme et légèrement tendu. Et quand l’impact est là, sa beauté me sourit enfin.
Le petit trou que fait le projectile dans son front rougit d’un coup mais elle ne quitte pas son sourire et ses lèvres en croissants murmurent.
« te voilà enfin »
Mon corps tombe lentement en arrière et dans mon crâne rugit la plus violente douleur qui soit, une sirène stridente vient transpercer mes tympans. Arrêtez !
Ma bouche s’ouvre sur un cri qui ne sort pas, ma gorge hurle, mes poumons se vident et je chute.
Infiniment.
J’attends l’impact. Ici et nulle part pour que tout se finisse.
Je sens la moquette, sa douceur et juste après la douleur fulgurante qui irradie de mon crâne.
Le plafond me regarde, j’ai terriblement froid et il fait jour.
Mon corps semble inerte, prêt à rester dans la même position sans pouvoir jamais bouger. J’ai l’impression glauque que je ne suis pas dans cette chair, je dois flotter quelque part.
Pourtant mes jambes se replient doucement, mes bras se posent sur le sol et poussent mon corps en position assise.
La fenêtre est grande ouverte et le réveil de la table de nuit indique 11h35.
J’ai comaté pendant presque 12 heures, une envolée impensable et un atterrissage en douleur.
Lentement je reprends possession de mon corps et passe la main dans mes cheveux. Une croûte douloureuse me lance près de la nuque et je vois le coin de la table basse légèrement marquée d’une perle de sang.
Sur le plateau de verre, je remarque l’emballage en aluminium de la came que m’a fournit le jeune gars et juste à coté mon arme chargée.
Je ne me souviens pas l’avoir seulement sorti de ma valise.
La pièce est ravagée comme si une armée de hooligans était venue fêter une défaite dans mes murs.
Le frigo est ouvert et le pack de bières qu’Hakim m’a apporté est explosé dans un coin. Un liquide jaune pisse finit de sécher sur le carrelage au milieu d’un reste de raviolis que je devine avoir mangé froids.
Le lit est un champ de bataille, les draps sont déchirés et la couverture gît dans le couloir avec un oreiller. L’autre a disparu mais les morceaux de bourre que je trouve un peu partout me laisse présager de sa mort par éventrement.
Je me lève et ferme la fenêtre puis les rideaux, la lumière du jour me transperce les yeux comme des couteaux.
Je me dirige toujours nu vers la salle de bains. Dans le couloir, la porte de l’armoire est ouverte. A peine quelques millimètres.
Ma main se pose sur le montant en bois sculpté et mes doigts se glissent dans l’ouverture.
Je sens presque la lourdeur de cette masse en bois brut me peser sur les phalanges.
Je repousse la porte et donne un tour de clé.
Je suis donc allé voir ce qu’elle contenait sans avoir gardé une seule image dans ma mémoire.
Rien, même pas l’ombre d’un flou. Par contre, je me souviens à la seconde près de mon délire, de son aspect de réalité si crue, si palpable.
De la douleur de la neige, de ma sensation d’étouffement.
L’eau de la douche me recolle un peu plus à la lourdeur de mon corps.
Je bascule régulièrement le mitigeur de droite à gauche pour ne plus ressentir que la simple présence physique de ma peau qui rougit doucement sous le changement de température.
Ce trip fut violent, je le ressent, il a bougé quelque chose en moi ou tout simplement révélé ce que je pensais peut être cacher au fond d’un trou. Un diamant qui vient de refléter la lumière qui est entrée cette nuit.
Je ne peux pas ne pas le voir.
Je dois savoir comment elle est morte, c’est une évidence qui a mûrit depuis la seconde où j’ai croisé son regard sur le bord de cette nationale. Depuis ce moment où j’ai su que sa fin serait tragique. Et la mienne ?
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