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PANTIN, LES RAIES DU MUR.

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C'est juste un coin de rue.
C'est là qu'on est. Y'a pas à aller loin, juste là en bas de chez nous, on joue au foot derrière le dos d'âne, juste après le virage. Il y a là une grande grille d'usine et son entrée que personne n'ouvre jamais. On est là, on joue au foot. La grille c'est le but. Le but de tout une vie. Des fois je ne sais pas si je grandis, si les autres rapetissent, on est tous là, de toutes les tailles, de la même couleur, depuis toujours. On joue au foot, on marque des but, chaque jour, des heures durant jusqu'au soir. Notre but à tous il est là. Je ne sais pas si on devient bon, je ne sais même pas si on s'amuse encore. Mais on a un but. Y'en a sur Pantin ils ont même pas ça.
Les filles elles restent plus loin, le cul sur le porche de l'immeuble, elles trimbales des poussettes en plastique de toutes les couleurs, elles font leur truc.
Toute la journée les voiture défilent et ralentissent pour le dos d'âne, puis pour nous, on fait partie du décor. Pour un peu bientôt il va y avoir un panneau de voirie avec "tu veux ma place? Prend mon but" comme pour les handicapés. Ca devrait les décourager. Nous on s'en fout, le ballon il roule, il vole, il joue, il nous emporte, les voitures on ne les voit pas.
Faut juste faire gaffe aux vélos, eux on ne les entend pas venir. Ca fait treize ans que je suis là, en tout cas j'ai treize ans et d'aussi loin que je me souvienne, on joue au foot.
Il ont ravalé la façade l'année dernière, maintenant c'est jaune pâle, j'aime bien, ça ressemble aux photo à la maison sur le mur, tous ces bateaux jaune, rouge, bleu et vert, et ces gens qui sont autant noirs que moi, qu'on me dit tout le temps que là, c'est N'nbé "mon oncle" et toute une smala de frères à lui. Mais ça me fait une belle jambe, tonton il m'envoie jamais un poisson. J'y ai jamais été là-bas, nous on est ici. On joue au foot. On a un but.
Des fois je suis fatigué. Je reste là assis sur le trottoir, je regarde jouer les autres, je crie autant qu'eux. Pour pas qu'ils m'oublient.
Ils sont si beaux. Je ne crois pas leur avoir jamais dit. Il n'y a rien de plus beau que mes amis.
Quand Bossoko rigole, qu'il est en face de moi, là, il y a comme un truc entre ses lèvres, comme une rangée de lumières, des petites fées blanches qui jouent du jumbé en se tortillant. Il y a toute cette musique qui sort de sa bouche à chaque instant, par tous ces éclats soudains qui remplissent l'air, le ciel, la rue et le but tout entier. Quand Nkomé s'élance, lui il vole, c'est un fils de gazelle, c'est dingue les bonds qu'il fait, il est monté sur ressorts. A tel point qu'emporté par son élan la plupart du temps il rate le ballon. Ses jambes si tu les peins en vert, tu le confond avec un cricket. Il n'y a que ça de musclé chez lui. En plus avec ses grand bras tout fins et tout ballants, il fait vraiment mante religieuse. Un jour il va nous croquer la tête.
Il fait beau là. De toute façon il fait beau tout le temps, même quand c'est tout pourri l'hiver. Il fait beau parce qu'on est là, tous ensemble. C'est pas compliqué, quand il fait gris on sort le ballon jaune, et c'est sous son soleil qu'on va de toute façon mouiller le maillot. On a jamais fixé les équipes pour une bonne raisons: on se prend tous pour le meilleur. Considérant cela, faire un choix parmi les potes c'est toujours vers le moins pire, un peu comme une résignation. Mais le joueur du jour, celui qui aujourd'hui brille de toutes ses vannes à chaque but, de chaque cri sauvage espiègle et naïf, celui qui marque par le plus grand des hasards avec le bout du pied gauche, après avoir trébuché, comme un vrai Zidane, le lendemain tout le monde le veut.
Aujourd'hui c'est Niembaké le roi. Il a la grâce. Il est partout, en sueur, ça dégouline sur sa peau, du front jusqu'aux chaussette, complètement ramollies et pendantes lamentablement. Mais rien ne l'arrête. Il est bien noir pourtant, mais il arrive à être tout rouge sous ce cagna de juillet, hurlant, trépignant, volant au dessus des autres à grandes enjambées affamées. Son sourire je l'échangerait même pas contre un autographe de Karembeu.
En face du but, et bien c'est le mur d'en face, un bon mur bien de chez nous, en plaques de béton, long comme un jour sans but. C'est comme le ciné, enfin je dis ça parce qu'on y va jamais au ciné, alors j'imagine. Au cinema les plaques de béton s'animent pour danser en crachant de la lumière, le cinema ça fait entrer les trains en gare pour faire peur dans la salle. Nous, les trains ils sont là aussi, derrière le mur, je sais pas combien de fois par jour. On s'en fout, on a jamais compté, on compte les buts. Et moi je ne compte plus les films sur ciné-béton. Il y a toutes les équipes d'Afrique en mouvement pour défier notre but. C'est haut en couleurs, ils ont la rage car notre réputation arrive jusqu'aux fins fond des savanes, là ou la tribu des pieds-de-béton joue au foot avec des noix de coco. On les attend. De pied ferme.
Tous ces gens qui passent dans leur bagnoles, ils ne voient pas le film, ils ne voient rien, sauf le ballon qu'ils fixent avant d'en chercher un de nous des yeux. Mais ils ne trouvent personne, on est tous là mais pas lui, même pas il n'existe. Il voit pas le but, il voit pas le film, il ne nous voit pas, nous. On est tranquille, depuis treize ans, je crois que personne ne nous a vu, c'est juste notre réputation qui attachée à nos cris de victoire parcours le monde. Là, la végétation qui pousse et déborde du mur nous offre le grand Zambla avec son boy, un réveil autour du cou comme un rapeur des Quatre Chemins, ce sont mille petits singes qui dégoulinent vertement, applaudissant les buts de Niembaké. On est à Pantin, le centre du monde, personne ne sait la chance qu'on a. Mais on est là à la vivre, tous ensemble, et on le restera, toujours. Un jour la grille du but sera plaquée or et ornée de tous les masques d'Afrique, les entraîneurs du monde entier viendront espionner nos techniques, et ces enfoirés tu verras qu'il en apporteront des poissons, des tonnes de poissons là sur le trottoir éclatants d'écailles aux formes mystérieuses et fantastiques, des trucs jamais vu, même pas chez Leclerc, là-bas de l'autre coté de la "frontière". La frontière c'est le canal, d'après l'aigris du fond de la rue Cottin, il arrête pas d'ouvrir sa fenêtre et il gueule qu'après la destruction du mur à Berlin, maintenant il veut qu'on rebouche le canal à Pantin. Parait que de l'autre coté il y a la même caractérielle que lui, mais elle veut le transformer en douves pour ses fortifications. Ils seront mort avant qu'on ait fini, avant qu'on soit partis, la grille c'est pas leur but, C'est gens là, l'astiquent dans leurs tête et ne font plus rien avec.
Des morts y'en a tous les jour, tiens là c'est midi, quelqu'un meurt sur Pantin, c'est ce que je me dis quand les nuages sur le mur d'en face baladent des ombres noires qui l'escaladent, l'une après l'autre, en douceur, l'ombre monte à l'assaut du mur, au rythme du petit vent tiède. C'est tout Pantin qui crève, qui s'envole, comme des raies, battant lentement des ailes au fond des mers.
Le vent, la ville, le mur, la frontière, le but. Tout ça respire, engloutit chaque son dans un autre, comme une course avec un premier qui ne l'est jamais, rattrapé, éternellement doublé par les autres. Les sons se tirent la bourre, et il suffit de penser ça pour que les pompier du bout du mur s'essayent à leurs sirènes. Tu mets tes mains devant ton visage en forme de hublot, tu regardes le mur, les raies qui dansent, bien noires dans la lumières, et tu entend la sirène du bateau, celui qui amène des poissons fils d'éléphants, aux défenses fluos, en chantant l'hymne du but Pantinois, toutes trompes dehors, ruisselants de joie de toucher la terre promise. Tout le monde nous envie, de Pekin à Tombouctou, et pourquoi? Parce qu'on est là, tous depuis le début. Sans nous, soudés par le but, il n'y aurait rien. Juste les camions poubelles transportant le vide puant des morts, Plus rien, plus de cinema, plus de raies, plus de port, plus de frontière. Il n'y aurait que les murs de Pantin, pour garder les histoires non vécues de tous ces morts qui roulent, en fixant le ballon.
La partie s'arrête sur un dernier but, Ningouma l'a pris en pleine tronche, c'est comme ça qu'il goal lui. Mais à chaque fois ça le fait marrer, parce quand il y en a un qui rigole, tout le monde rigole. Il vient vers moi, s'assied et je lui dit:
- Tu viens voir la séance de midi? Aujourd'hui le film c'est les chevalier noirs en cape, à l'assaut du roi Hartur,...
Et je rigole déjà.
- T'en es encore là toi? Mais débranche mon vieux, le film du mur c'est tout ce que t'as pour pas te faire chier, comme quand on était petits?
- Pas toi?
- Mais tu rigoles, j'en peux plus de Pantin, j'attend la fin de l'année et à la rentrée je me casse en apprentissage à Melun, j'en peux plus d'ici moi, t'en as pas marre toi?
Là il se lève et s'en va.
Je suis là, le vent, le mur, les nuages, la frontière. Le but.
On est tous morts.

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